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L’état de nos unions

Tel que publié sur le site web du Globe and Mail
Jeudi, le 13 septembre 2007
Les faits et chiffres tirés du Recensement de 2006 qui ont été publiés le 13 septembre 2007, reflètent nos valeurs en tant que Canadiens et expliquent comment nous avons choisi, consciemment ou inconsciemment, de structurer notre vie – sur les plans social, légal, politique et spirituel. Bien sûr, prenant connaissance de ces données, certains paniqueront face au déclin de la famille ‘traditionnelle’. D’autres seront surpris d’apprendre qu’encore aujourd’hui, la plupart des Canadiens choisissent de se marier, même après avoir vécu en union libre, et que la plupart des mariages durent toute la vie. Et plus que toute autre chose, ces types de réactions démontrent que les Canadiens sont très attachés à leur propre famille et qu’ils se préoccupent de l’évolution de la famille canadienne et des tendances concernant sa formation. Très souvent, les discussions sur ces statistiques ‘brutes’ suscitent de vives émotions et prises de position, justement parce que nous sommes tous conscients de l’importance de ces tendances.
La plupart d’entre nous choisissons de partager notre vie avec un autre. La plupart d’entre nous recherchons l’intimité dans une relation, ce qui démontre que très peu d’entre nous voulons vivre complètement seuls. La plupart d’entre nous tentons de donner un sens à la vie en vivant avec et pour autrui. Nos unions conjugales – qu’elles soient dans le cadre du mariage ou dans la vie commune – remplissent une fonction organisationnelle centrale qui façonne ce que font les familles et de quelle façon elles le font pour contribuer au bien – être de leurs membres, d’elles – mêmes en tant qu’entités et des communautés au sein desquelles elles évoluent. Et tandis que le mariage représentait jadis le seul cadre légitime de formation et de maintien de la famille, aujourd’hui, le mariage n’est plus un marqueur ou un indice précis d’un engagement pour la vie, de promesses faites et à tenir. Le mariage et la famille, deux institutions déjà étroitement et obligatoirement liées, sont perçus de plus en plus comme des réalités séparées et distinctes.
Ces nouveaux chiffres confirment que lorsqu’il s’agit de mariage au Canada, c’est à prendre ou à laisser...et de plus en plus de Canadiens – surtout, mais non exclusivement, les jeunes – délaissent le mariage au profit d’un autre type d’union. Selon ces données, le nombre en pourcentage de familles de couples mariés par rapport à l’ensemble des familles recensées a chuté à un niveau record de 68,6 %. Les unions libres, déjà considérées comme l’exception, sont désormais chose courante. Dès 2006, les familles de couples vivant en union libre représentaient 15,5 % de toutes les familles de recensement – par rapport à 13,8 % en 2001. Et selon les chiffres officiels, nous disposons de données pour la première fois sur le nombre de couples mariés de même sexe : en 2006, 16,5 % des couples de même sexe étaient des couples mariés. Les couples de même sexe représentaient 0,6 % de l’ensemble des couples au Canada.
Fait intéressant, malgré ce que ces chiffres semblent indiquer, le mariage en tant que notion, sinon en tant que pratique, demeure toujours assez populaire. D’après les conclusions d’Un sondage sur les espoirs et les rêves des Canadiens, réalisé par l’Institut Vanier de la famille en 2004, une forte majorité des gens croient que le mariage : est important (80 %); signifie un engagement (93 %); et que les enfants devraient avoir des parents mariés (77 %). Ce qui plus est, environ neuf sur dix des répondants disent que leur propre mariage et relation « va durer toute la vie. »
Bien entendu, on doit noter ici que, bien entendu, tous les Canadiens ne se ressemblent pas, et que d’importantes variations d’une province à l’autre persistent sur le plan statistique – peut – être en particulier au Québec qui se distingue des autres provinces par le fait que les familles de conjoints de fait représentaient 44 % de l’ensemble des familles au Canada.
Et pourtant, en dépit des aspirations et des croyances partagées par plusieurs, les meilleures estimations indiquent que seulement la moitié des jeunes d’aujourd’hui vont probablement se marier, même si la plupart d’entre eux affirment qu’ils ont l’intention et le désir de le faire. Par contre, la grande majorité d’entre eux vont ‘partager une vie communé. En d’autres termes, des relations d’engagement se formeront, mais celles – ci ne seront tout simplement pas contractées sous l’égide formelle de l’Église ou de l’État.
Pour bon nombre de Canadiens, la cohabitation hors mariage n’est plus considérée comme un mariage à l’essai, choisie en vue d’un mariage éventuel. Au lieu, la cohabitation représente une alternative au mariage formel pour de plus en plus de gens. Ceci est surtout le cas au Québec où la presque totalité des femmes non mariées qui donnent naissance à des enfants ont, en réalité, un partenaire conjugal. Dans le reste du Canada, la cohabitation est encore généralement vue comme une étape de la vie conjugale sans enfant, tandis qu’au Québec, elle représente très souvent une alternative au mariage.
Ce qui distingue ceux qui ‘optent’ pour une union de fait de leurs parents et de leurs grands – parents, c’est que la décision de vivre ensemble, de partager sa vie, ses espoirs et ses rêves est, pour eux, ni plus ni moins qu’un choix personnel. De telles décisions reflètent clairement l’importance primordiale que notre culture ‘d’individualisme expressif’ nous accorde un droit collectif de faire des choix qui nous conviennent. Dans un tel contexte,
le mariage n’est alors plus considéré comme le seul moyen d’atteindre la sécurité
économique pour les femmes, de répondre aux attentes de la communauté, des parents,
d’autres membres de la famille, de donner un statut légitime à ses enfants, ou de ne pas
attirer la désapprobation de l’Église ou de la communauté.
La cohabitation (dans les sociétés industrialisées) a considérablement changé les règles du jeu, bien au – delà de ce qu’on aurait pu imaginer il y a trente ans. En relativement peu de temps, nous avons été témoins d’un mouvement d’abandon du ‘mariage obligatoire’. Pour la plupart des Canadiens, le mariage est désormais vu comme un choix, et non une obligation. Et quand le mariage n’est plus obligatoire et que le divorce n’est plus soumis à une sanction sociale sévère, les individus semblent moins enclins à se contenter d’un partenaire ‘moyen’ et recherchent plutôt un partenaire ‘parfait’.
Le mariage sert rarement, comme par le passé, à établir formellement des alliances économiques ou politiques entre deux groupes de parenté distincts. Ainsi, dans plusieurs cas, le mariage est devenu emblématique d’une croyance répandue selon laquelle chacun a droit à une relation parfaitement satisfaisante qui peut combler tous ses rêves et tous ses besoins. Si Monsieur Idéal s’avère être un Monsieur Moyen, on peut décider qu’il est temps de tourner la page et de partir à la recherche d’une relation encore plus parfaite et plus satisfaisante.
Aujourd’hui, dans le contexte d’une culture de « responsabilité envers soi » qui valorise avant tout l’autonomie personnelle et l’épanouissement du soi, l’abandon du « mariage obligatoire » pour la « cohabitation volontaire » devrait, au fond, ne surprendre personne. Et le mot clé est ‘volontaire’. Les relations et les engagements sont susceptibles
d’être redéfinis, renégociés, d’être rompus et abandonnés. Nous ne pouvons plus tenir pour acquis que les mariages dureront toute la vie pour des raisons d’allégeance politique, de nécessité matérielle, par crainte d’ostracisme social, ou même par amour.
Quand Statistique Canada publie de tels chiffres, nous devons alors nous demander ce que les conclusions révèlent vraiment. À une époque où les relations commencent typiquement avant le mariage (si mariage il y a), et où une relation aimante et authentique prend fin bien avant qu’un divorce soit accordé par une décision de la Cour, nous devons tenter de trouver un sens dans les liens d’affection et d’obligations mutuelles qui nous unissent. Par exemple, nous savons qu’un divorce ne fait pas disparaître les promesses et obligations (affectives et/ou financières) des ex– conjoints l’un envers l’autre et envers leurs enfants, et ce, la vie durant.
Les mariages peuvent s’avérer être de courte durée pour un nombre croissant de Canadiens, mais les relations et les obligations tissées au sein des familles durent toute la vie. Plusieurs hypothèses concernant les familles qui sont bien ancrées dans nos esprits, nos cœurs et aussi dans les politiques publiques ont été façonnées à une époque
de notre histoire où seulement les avocats et les comptables avaient des ‘associés’.
Aujourd’hui, nous notons une bien plus grande diversité et une bien plus grande complexité en ce qui concerne l’état civil des partenaires et la formation de la famille. Il va de soi que les changements dont nous sommes témoins ces dernières décennies ont des conséquences réelles en termes de bien – être des enfants, ou de santé et de bonheur des adultes. Il serait naïf d’affirmer que les différentes tendances en matière de formation et de dissolution des familles ne sont pas liées à divers résultats sociaux et économiques et à divers défis en matière de politiques publiques. Par contre, il serait tout aussi naïf de simplement affirmer que c’est l’état civil, en soi, qui explique ce qui se passe. En fait, les tendances en matière de mariage, de cohabitation, de séparation et de divorce reflètent des changements profonds et durables à l’œuvre à même le tissu social. Ces changements génèrent leur lot de coûts et de bénéfices. Mais malgré ceci, peu de gens souhaiteraient retourner au bon vieux temps, à l’époque d’un seul modèle familial. Ce qui demeure et perdure, c’est que les Canadiens veulent toujours réaliser leurs espoirs et leurs rêves dans le cadre de relations engagées et qu’ils espèrent le faire ‘jusqu’à ce que la mort les séparé.
Clarence Lochhead, directeur exécutif
Robert Glossop, Ph.D., chercheur senior associé
Institut Vanier de la famille

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