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Traits de familles

ASSOCIATION PARLEMENTAIRE CANADA-EUROPE
Colloque sur la cohésion sociale

« Une stratégie de politique sociale pour les enfants »

Distingués invités et visiteurs :

Permettez-moi tout d'abord de vous remercier pour l'insigne honneur qui m'est faite d'apporter ma modeste contribution à votre débat sur les deux thèmes importants que sont la cohésion sociale et les enfants.

Qu'est-ce qui importe pour les enfants? C'est tout simplement l'avenir qui compte le plus pour nos enfants parce qu'ils y sont plus directement concernés que la plupart d'entre nous dans cette salle. Sans vouloir trop décourager quiconque ici, tout le monde reconnaît que l'avenir de nos enfants s'étend sur 60 à 70 ans, tandis que la plupart d'entre nous ne serons plus de ce monde d'ici 20 ou 30 ans ou, pour ceux qui sont plus jeunes que moi, 40 ans. Alors quel avenir avons-nous en tête lorsque nous pensons à l'héritage que nous allons laisser à nos enfants et à leurs enfants? Comment pouvons agir aujourd'hui pour le bien de leur avenir?

La cohésion sociale, le thème dont vous avez choisi de débattre pendant les deux prochains jours est devenu au cours des récentes années une aspiration, un projet sociétal auquel nous devons consacrer nos coeurs et nos esprits. Ces dernières années, toutes les bourses et tout le travail d'élaboration de politiques consacrés au thème de la cohésion sociale nous révèlent que nous ne pouvons pas simplement tenir pour acquis les valeurs et les engagements partagés autour desquels les citoyens de nos pays peuvent se rassembler, travailler à la réalisation d'une vision commune de l'avenir que nous envisageons pour nos enfants, et partager le fruit de nos labeurs. Aujourd'hui, nous sommes plus conscients que ne l'étaient nos parents et grands-parents des lignes de faille et des lignes de division qui opposent les intérêts et les intentions des uns et des autres. Nous sommes confrontés aux défis du pluralisme culturel, des intérêts concurrentiels des jeunes et des personnes âgées, des hommes et des femmes ainsi que des forces qui s'affrontent sur le marché mondial. La cohésion sociale est menacée par l'exclusion sociale de ceux qui ne sont pas suffisamment scolarisés pour prendre la place qui leur revient dans les économies basées sur la connaissance, ceux que l'on distingue par leur race et ethnie, ou ceux qui n'ont qu'un attachement marginal à la population active. Ce sont des membres de nos communautés nationales qui n'ont pas de sentiment d'appartenance, qui ne participent pas ou ne peuvent ni participer ni contribuer, et qui ne peuvent pas gagner ou partager dans la création de la richesse commune. Si ces adultes sont exclus, il en est de même pour leurs enfants. Plus souvent qu'autrement, les enfants exclus des milieux de l'éducation et du commerce ainsi que des affaires civiques sont les fils et les filles de parents qui ne peuvent participer pleinement.

L'avenir de nos enfants se façonne aujourd'hui par :

  • les familles dans lesquelles ils sont élevés — aussi diverses et souvent fragiles et instables qu'elles puissent être;
  • les investissements sociétaux que nous effectuons dans le développement et l'éducation de la petite enfance ;
  • la qualité du voisinage et de la communauté où ils résident;
  • les priorités choisies par leurs concitoyens — (et plus particulièrement par les plus âgés qui, au moyen de leurs votes, définissent les priorités de leurs gouvernements);
  • les messages et les significations qui les rejoignent par le truchement de l'Internet et de la mondialisation effrénée de la culture à l'instar de l'économie;
  • l'obligation qu'ont leurs parents de gagner leur vie dans une économie moins orientée vers les intérêts de nos enfants et davantage axée sur les intérêts immédiats de l'individu et de l'entreprise selon des critères comme les niveaux de confiance et de dépenses des consommateurs, l'avoir des actionnaires, la profitabilité et la concurrence;

La preuve a été déjà été amplement faite que les enfants n'ont pas été au centre de nos priorités.

  • Au Canada, les enfants et particulièrement ceux élevés dans une famille monoparentale dirigée par une mère sont très vulnérables à la pauvreté à l'instar des Autochtones, des personnes handicapées ainsi que des immigrants issus de minorités visibles; on peut affirmer, sans vouloir lancer de débat sur la définition de la pauvreté, que près d'un enfant sur cinq au Canada grandit dans une famille ne disposant pas de ressources suffisantes; plus d'un enfant sur cinq va connaître la pauvreté à un moment donné pendant son enfance. Les taux et l'ampleur de la pauvreté infantile demeurent chroniques; et finalement, des études sur les taux de pauvreté dans les pays ayant une richesse économique comparable à celle du Canada révèlent que les politiques et les priorités gouvernementales peuvent réduire l'incidence, la sévérité et les conséquences de la pauvreté, ce qui semble indiquer que, de toute évidence, nous avons bien de choses à apprendre des personnes ici présentes.
  • Selon Dan Offord, Ph.D., un de nos chercheurs canadiens les plus respectés, « le groupe principal de conditions qui font baisser la qualité de vie et réduisent les chances de vie des enfants et des jeunes canadiens âgés de 19 ans et moins sont des troubles émotionnels et de comportement et des troubles d'apprentissage1 » ; l'incidence d'anxiété et de dépression qui se manifeste sous forme de délinquance et de comportements agressifs, de troubles alimentaires et de comportements autodestructeurs est alarmant; trop de nos enfants sont obsédés par l'image corporelle et pas suffisamment par la nutrition et l'exercice; nombre des enfants et des jeunes sur lesquels nous compterons demain sont aujourd'hui incertains et troublés par rapport à l'environnement, l'économie, le marché du travail, le coût de l'éducation supérieure ainsi que la stabilité du mariage de leurs parents; à des âges de plus en plus jeunes, nos enfants sont ciblés comme consommateurs et leur innocence est exploitée par l'Internet, les films et les vidéoclips qui les initient aux plaisirs (ou aux vices comme le diraient certains) des adultes le plus rapidement possible;

Ainsi, nous comprenons très bien ce que signifie mettre les enfants « à risque » dans l'« environnement socialement toxique 2» où ils grandissent. Et il serait juste de dire que nous avons agi en fonction de certaines des leçons que nous avons apprises sur les conséquences de la pauvreté, de la discrimination, du divorce et de la séparation. Même si ce n'est pas entièrement adéquat, les gouvernements du Canada ont :

  • réussi, dans une certaine mesure, par le biais de l'impôt et des programmes de la sécurité du revenu, à réduire la disparité croissante des revenus générés par le marché;
  • cherché à améliorer les possibilités d'emploi et les niveaux de formation et d'éducation des nouveaux venus vulnérables et marginalisés sur le marché du travail;
  • investi de façon significative dans 1) la recherche pour mieux comprendre les déterminants du développement de l'enfant et 2) renouvelé les engagements au développement de la petite enfance (même si ce n'est pas encore adéquat);

En conséquence, il serait juste de dire que le Canada (par le biais du travail des gouvernements et des chercheurs des organisations non gouvernementales) a tenté de minimiser les risques auxquels sont exposés nos enfants. Mais est-ce assez? Est-ce suffisant de simplement s'assurer d'atténuer la pauvreté de certains enfants? Cela satisfait-il l'exigence d'une société socialement cohésive pour faire en sorte que nous n'avancions pas davantage vers une société à « deux vitesses » composée de nantis et de démunis. Nous devons progresser vers une société composée de personnes qui possèdent non seulement une richesse et un privilège relatifs, mais aussi de l'espoir, et de ceux qui n'ont rien de tout cela? Est-ce suffisant d'avoir des programmes destinés aux enfants pour les aider à s'adapter à la séparation ou au divorce de leurs parents après le fait? Est-ce suffisant d'instaurer dans nos écoles des règlements contre l'intimidation au moment où les choses dépassent les bornes? Il s'agit de questions de pure forme bien entendu. Si nous ne faisons que remédier aux problèmes après coup, ou minimiser le risque pour nos enfants de faire face à des difficultés, nous n'aurons pas encore assumé notre responsabilité d'agir aujourd'hui comme si l'avenir nous importait vraiment.

Tout comme nous désirons protéger nos enfants de tout préjudice, nous devons assurément avoir encore plus de choses dans notre coeur et notre tête quand nous pensons à eux et à notre avenir. Nous voulons certainement espérer avec eux un avenir défini de façon plus positive, un avenir d'espoir et de contribution, de satisfaction et d'accomplissement, de vision et de participation. Curieusement, nous en savons beaucoup plus sur ce qui rend nos enfants craintifs que sur ce qui nous donne mutuellement espoir. Nous avons consacré nos talents et ressources considérables à la compréhension des « risques » auxquels nos enfants sont exposés. Nous avons créé des institutions, des ministères et des organismes gouvernementaux et non gouvernementaux entiers pour réparer les préjudices déjà causés à nos enfants et remédier aux agressions faites à leur développement et à leur intégrité par la pauvreté, le racisme, la discorde entre les parents, les familles dysfonctionnelles, les échecs scolaires précoces, et ainsi de suite. Même les tentatives pour élargir nos horizons de recherche et d'action afin d'aider nos enfants en trouvant les facteurs de « protection » sont le plus souvent exprimés en termes de forces négatives contre lesquelles nous les protègerions. Cependant, l'absence de risque n'est pas suffisant en soit pour lancer un enfant sur une trajectoire de développement positif. Comme le disent Kristin Moore et Tamara Halle :

... si nous ne contrôlons que les comportements négatifs, les discussions concernant nos enfants se poursuivront sur un mauvais ton. La seule bonne nouvelle sera une diminution des mauvais résultats.3

Quels objectifs positifs fixerons-nous pour nous et nos enfants? Que poursuivrons-nous en tant que parents, enseignants, voisins, employeurs potentiels et citoyens au nom de nos enfants comme si leur avenir nous importait aujourd'hui? Curieusement, la liste semble assez familière, du moins pour ceux d'entre nous dans cette salle qui sommes parents. La plupart d'entre nous, je crois, aspirons à élever des enfants qui :

  • croient en eux-mêmes et en leurs capacités;
  • démontrent un sentiment de confiance;
  • savent qu'ils doivent répondre de leurs actions;
  • agissent de façon responsable envers eux-mêmes et les autres;
  • sont conscients que leurs décisions comptent et vont, dans une large mesure, définir leur avenir;
  • s'occupent eux-mêmes de leur santé par le régime alimentaire, l'hygiène dentaire et l'activité physique;
  • anticipent le succès et saisissent les occasions;
  • peuvent planifier, formuler des objectifs et prendre des décisions répondant à leurs intérêts supérieurs, tout en respectant les intérêts des autres;
  • utilisent judicieusement leur temps;
  • valorisent l'honnêteté et l'intégrité pour eux-mêmes et chez les autres;
  • peuvent se discipliner et faire preuve de retenue;
  • respectent la dignité d'autrui;
  • veulent apporter une contribution et s'engager en faveur de réalisations au-delà de leur intérêt personnel.

Ce sont-là, en réalité, les attributs essentiels des citoyens autour desquels une société socialement cohésive doit se bâtir.

En dernier lieu, j'aborderai alors la question de savoir comment nous pourrions entreprendre de créer de tels citoyens. Quelles sont les voies vers un développement positif des enfants et des jeunes? Cette liste d'options et de priorités politiques est à peine nouvelle :

  • Santé prénatale et postnatale
  • Alphabétisation (et j'incluerais la reconnaissance des mesures à prendre par les parents et les communautés pour améliorer les compétences en notions d'alphabétisation et de calcul chez les tout jeunes enfants).
  • Revenu adequat et sécurité financière grâce à la conjugaison de la formation et de l'éducation de la main-d'oeuvre; de politiques salariales, de programmes de la sécurité du revenu aussi bien pour les membres de la population active que pour les prestataires de l'aide sociale; de programmes anticipés de maintien du revenu pour les parents seuls; de l'établissement de nouvelles priorités en matière de politique familiale et ainsi de suite.
  • La reconnaissance du fait que les parents n'ont jamais assumé seuls la responsabilité pour les soins et la nurturance de la prochaine génération de citoyens, et qu'on ne peut s'attendre à ce qu'ils le fassent maintenant.
    • Des services de garde de qualité, à prix abordable et accessibles constituent un soutien essentiel pour la plupart des familles canadiennes qui doivent maintenant compter sur deux salaires pour joindre les deux bouts.
    • En outre, le système fiscal, comme ce fut déjà le cas, reconnaît que les parents qui élèvent des enfants à charge disposent de moins de revenus pour payer leur impôt que les autres contribuables - de toute évidence, nous devons reconnaître qu'il nous importe, comme société socialement cohésive, que les citoyens choisissent ou non d'investir dans l'avenir en portant et en élevant des enfants, et que les personnes qui assument cette tâche doivent bénéficier d'un soutien tangible et être reconnues davantage que les personnes qui investissent dans leurs propres REÉR.
    • Le temps est la ressource essentielle dans laquelle les familles puisent pour investir dans leurs enfants et construire une famille forte, mais le temps est rare aujourd'hui et les familles s'efforcent d'harmoniser leurs responsabilités professionnelles et familiales. De quoi a-t-on besoin? De congé parental et, à ce niveau, le Canada a fait des progrès. Nous avons aussi besoin de politiques dites pro-famille qui accordent plus de souplesse dans l'emploi du temps et la reconnaissance du fait que les hommes et les femmes qui viennent au travail tous les jours le font surtout parce qu'ils veulent subvenir aux besoins de leur famille. Nous savons aussi que le rôle parental est un déterminant essentiel au bien-être de l'enfant et que les communautés peuvent bien soutenir les parents de différentes façons.

Ce ne sont-là que quelques-unes des priorités des parents. Naturellement, il reste que ces priorités ne cadrent pas parfaitement avec l'un ou l'autre des secteurs de l'administration publique. En effet, les rôles et les responsabilités que nous nous attendons à ce que les familles assument pour le bien de leurs enfants recoupent les mandats particuliers et fragmentés des ministères et des organismes gouvernementaux. Si les enfants et leur avenir nous tiennent vraiment à cœur, nous allons devoir réfléchir encore aux critères sur lesquels nous nous basons pour déterminer nos priorités en matière de politiques et comment nous organisons les politiques gouvernementales. Comme l'a dit le greffier du Conseil privé du Canada, nous avons besoin de « fonctionnaires sans frontières », de leaders politiques et d'agents publics qui comprennent et apprécient que les ressources d'aujourd'hui doivent profiter aux « enfants d'abord » parce que demain leur appartient. Urie Bronfenbrenner nous a dit qu'un enfant a besoin d'au moins un adulte qui soit absolument « fou de lui » . J'ajouterais que les parents ont besoin de savoir qu'ils sont entourés d'autres citoyens qui sont tout à fait fous d'eux et du travail qu'ils font en notre nom à tous.


1 D.R. Orford (2000). « La Santé mentale des enfants et des jeunes", dans La Santé des enfants du Canada.. Ottawa : Institut canadien de la santé infantile, p. 225.
2 James Garbarino (1995). Raising Children in a Socially Toxic Environment. San Fransisco: Jossey-Bass.
3 Kristin A. Moore & Tamara G. Halle (1999). "Preventing Problems vs. Promoting the Positive: What Do We Want for Our Children? à http://www.gwu.edu/~ccps/Moore.html, p. 8.