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Traits de familles

De plus en plus vite :

la reconfiguration du temps familial

INTRODUCTION :
LA VIE DE FAMILLE DANS UNE CULTURE ACCÉLÉRÉE

Charlie Chaplin, dans son film "Modern Times", fut le premier à représenter les humains comme les pignons d'un engrenage industriel; nous percevons, depuis lors, nos obligations quotidiennes comme pressantes, régimentées et soumises à un contrôle extérieur à nous-mêmes. Le phénomène de l'urbanisation, doublé de l'application du taylorisme dans nos milieux de travail, répand l'impression de participer à une "course au succès". Ceci a éveillé en nous une nostalgie d'une époque plus simple, marquée par un rythme quotidien plus paisible. Cette impression de vivre pressé n'est donc pas toute neuve : depuis plus de cinquante ans, la vitesse des changements liés à la modernité se heurte au désir de préserver dans nos vies ce qui est simple, ce qui est sain.

Cependant, la cadence du changement s'est nettement accélérée au cours des récentes années. Les progrès des technologies de l'information, l'apparition de la biogénétique et la mondialisation des économies ont encore accéléré la spirale du développement : des modifications biologiques et technologiques qui auraient jadis évolué sur des millions d'années se produisent aujourd'hui couramment dans l'espace d'une vie humaine (Russell, 1992). Ce resserrement de la cadence du changement affiche à présent des taux exponentiels.

Les familles expérimentent également ce sentiment d'urgence. Notre vocabulaire quotidien est truffé d'expressions qui en font foi : on est, même en famille, toujours "pressé", "débordé", "coincé", voire, en empruntant à l'anglais, "rushé". Dans nombre de familles, cette impression de pénurie de temps entraîne la perception d'être soumis, en toute occasion, à la tyrannie du temps. Les exigences du travail, de la famille et de la communauté semblent dévorer chaque parcelle de notre temps; les parents qui travaillent sont chaque jour aux prises avec le pénible conflit entre l'angoisse d'arriver à tout gérer et le remords d'avoir négligé leur vie familiale. Cette angoisse (je n'arriverai pas à tout faire) et ce remords (j'ai négligé mes responsabilités familiales) sont le pain quotidien de la famille contemporaine.

Le temps est aujourd'hui si précieux qu'il devient impensable, pour une famille, de vivre sans s'appuyer sur divers outils de gestion de temps. L'agenda familial, dont la responsabilité échoit le plus souvent à la mère de famille, joue un rôle essentiel : il permet d'orchestrer les nombreux déplacements de chacun. Chaque matin, des radio-réveil résonnent de partout, appelant parents et enfants à leurs routines respectives, hors du domicile familial. Si jadis les familles vivaient et travaillaient en commun au foyer, le rituel moderne en est plutôt un de dispersion : les tout-petits ont un horaire pour l'arrivée à la garderie, les enfants ont leurs horaires scolaires, et la plupart des parents ont leurs horaires de travail à l'extérieur du domicile. En fin de journée, la famille converge de nouveau vers le foyer, où elle est confrontée aux tâches entourant le repas, aux devoirs, aux leçons, aux courses et à la prévision des horaires du lendemain. Les répercussions cumulées de ces horaires surchargés ont fait du temps une préoccupation prépondérante dans la gestion des multiples exigences, tant économiques que familiales, de la vie contemporaine.

FACTEURS INFLUANT SUR L'ACCÉLÉRATION DE LA CADENCE DU CHANGEMENT

Au nombre des facteurs nourrissant l'angoisse touchant la pénurie de temps au sein des familles, on peut compter les suivants :

1. La transformation des familles. Depuis l'entrée massive des femmes sur le marché du travail, la gestion familiale, qu'elles assumaient jadis presque en entier, échoit à toute la famille, laquelle doit s'en charger à la fin d'une journée passée à l'extérieur du foyer. Les couples qui comptent deux conjoints salariés sont devenus la norme en Amérique du Nord, et ils confrontent quotidiennement l'obligation de trouver, de protéger et de négocier cette denrée devenue rare qu'est le temps. Au Canada, les conjoints d'environ sept couples mariés sur dix sont tous deux sur le marché du travail (Statistique Canada, 1995). Quatorze pour cent des familles canadiennes sont des familles monoparentales, ayant majoritairement à leur tête des mères sur le marché du travail (Statistique Canada, 1995). Mais on constate que la plupart des familles canadiennes, indépendamment du type de famille ou du statut socio-économique, sont "pauvres en temps". Le problème est partout le même, tant dans les familles de classe ouvrière où les parents travaillent des quarts différents pour mieux endosser les responsabilités à l'égard des enfants, que pour les mères monoparentales de classe moyenne qui sont en mesure de s'offrir des service de garde de grande qualité : trop de responsabilités, trop peu de temps. Dans toutes les familles où les deux conjoints travaillent, les exigences d'un travail rémunéré sont satisfaites au détriment du temps accordé aux interactions familiales, au soin des enfants, aux travaux domestiques et aux loisirs. Le vieillissement prévu de la population canadienne entraînera des exigences supplémentaires, les familles étant appelées à assurer des soins aux parents vieillissants. Les difficultés vont encore s'accroître, à mesure que des horaires plus chargés réduiront le temps que les adultes pourront consacrer au soin de leurs parents âgés (Martin Matthews & Rosenthal, 1993).

2. Les impacts de la technologie. L'informatique et les diverses technologies ont contribué à accélérer les activités dans tous les domaines, notamment le travail, les loisirs et la vie privée; il en résulte que la vitesse et l'efficacité se sont élevées au statut de normes culturelles souhaitables. La technologie crée une impatience jadis inexistante : le four à micro-ondes fait sembler trop lent les fours conventionnels; le visionnement d'un film télévisé interrompu de publicités nous impatiente, depuis qu'on peut l'enregistrer en coupant des publicités. La technologie informatique ne nous émerveille plus; nous nous attendons à des améliorations régulières dans la vitesse et la qualité des télécommunications. Les technologies nouvelles ont entraîné une intolérance devant les temps d'attente, ainsi qu'un désir d'obtenir des résultats et des satisfactions immédiats. Les réseaux à haute vitesse, les téléavertisseurs et la téléphonie cellulaire nous autorisent à exiger des réponses immédiates qui ont rendu beaucoup plus pointu notre sens de la ponctualité.

3. L'Intensification du travail . Loin de voir s'instaurer la société des loisirs qu'on avait envisagée il y a trente ans, nous voyons s'établir une culture du surmenage. Dans un contexte de restructuration du travail, de compression des effectifs, de fusion des entreprises, et dans un contexte d'insécurité d'emploi croissante, les familles se trouvent à travailler plus d'heures aujourd'hui que dans le passé. Même en tenant compte des variables démographiques qui affectent le nombre d'heures de travail rémunéré, on peut dire, dans l'ensemble, que les heures de travail vont croissant et les heures de loisir, décroissant. L'analyse des tendances à l'échelle nationale indique qu'entre 1981 et 1992, pour les Canadiens âgés de 20 à 64 ans et détenant un emploi, le temps accordé au travail s'est accru de 15 %, avec une baisse correspondante de temps accordé aux loisirs (- 10 %) et aux besoins personnels (- 4.2 %) (Zuzanek, Beckers & Peters, 1998). Les adultes ne sont pas seuls à sentir les effets de l'intensification de l'éthique de travail : environ la moitié des étudiants âgés de 15 à 17 ans affirment souffrir de stress dû au manque de temps et disent se priver de sommeil quand le temps leur manque (Frederick, 1995).

POUR ÉLARGIR NOTRE CONCEPTION DU TEMPS : AU-DELÀ DE LA COMPTABILISATION DU TEMPS

Notre façon de concevoir le temps est relativement récente. Ce n'est qu'au XIVe siècle que des horloges mécaniques ont pris place dans les tours des places publiques. Au cours de la révolution industrielle, les horloges sont devenues des instruments de mesure de l'efficacité du processus de production. Dorénavant le temps serait compté, mesuré par tranches, afin d'évaluer les performances et les activités liées au travail. A alors émergé cette conception moderne selon laquelle le temps, comme l'argent, peut être dépensé, gaspillé, gagné ou perdu. L'éthique protestante, en assimilant à la vertu l'emploi productif du temps, a investi le temps d'une signification morale. Notre culture a conservé cette vision du temps comme d'une denrée précieuse. Mais il existe d'autres perceptions possibles du temps et du rapport qu'il entretient avec nos vies. Avant d'étudier comment les tendances relatives à l'emploi du temps affectent aujourd'hui nos familles, nous allons nous intéresser aux multiples façons d'envisager le temps.

Configuration cyclique : Les modèles cycliques du temps sont fondés sur la nature. Le temps y correspond à un cycle de saisons, au cycle du jour et de la nuit, à celui de la naissance et de la mort. Avant l'avènement de la technologie industrielle et l'emploi constant des horloges, le temps était marqué par la périodicité du climat, des marées, des saisons, et par le mouvement des planètes et des étoiles. Les familles obéissaient aux rythmes cycliques du travail et du repos, des semailles et des moissons, de la célébration et du deuil, de la croissance et de la corruption naturelles. Dans une certaine mesure, ces rythmes nous accompagnent encore aujourd'hui.

Configuration linéaire : Dans le quotidien, l'orientation de notre expérience de vie semble nous conduire à travers le temps, avec, derrière nous, ce que nous appelons les expériences passées, et, devant nous, une surface lisse que nous appelons l'avenir. Les personnes et les familles sont dotées d'histoires linéaires ponctuées de naissances, de décès et de jours anniversaires. Certains des rituels servant à marquer ces événements demeurent répétables et cycliques, mais conservent néanmoins un aspect de progression à travers le temps : une orientation marquée par le succès (dans le cas des anniversaires de mariage), par la maturité (pour les anniversaires de naissance) ou par les accomplissements (dans le cas de l'obtention d'un diplôme). Dans tous les cas mentionnés, la célébration est axée de manière implicite sur un schéma chronologique. Cette perception du vieillissement et du développement, tant des personnes que des familles, est unidirectionnelle et se fonde sur un modèle linéaire du temps.

Le temps comme outil organisationnel : Le temps joue aussi le rôle de structure qui délimite, organise et contraint nos activités. La complexité de nos sociétés contemporaines serait impensable sans cette fonction structurante attribuée au temps. Le calendrier et l'horaire fondent nos conventions sociales, organisant le temps de manière à ce que l'expérience du temps soit partagée par toutes les parties en cause. Cette perception du temps comme d'une structure extérieure à nous donne souvent lieu à l'impression que le temps échappe à notre contrôle. Le temps est doté d'une fonction de structuration et sert à contrôler le déroulement du travail, des activités et de l'interaction. La ponctualité devient le mécanisme moral qui assure une soumission ordonnée à un temps implacable. Les organismes adoptent des heures ouvrables qui prescrivent quand les citoyens peuvent interagir avec eux.

Le temps comme valeur : D'interpréter le temps comme valeur équivaut à examiner comment des significations liées à nos valeurs sont attribuées au temps. Toute décision touchant l'allocation du temps (choisir par exemple de passer son samedi dans le jardin ou au bureau) implique de doter l'activité d'un sens, ou de lui attribuer une valeur, serait-ce de manière implicite. La nature de l'activité soulève nécessairement des questions et une évaluation quant à la valeur et à l'importance du temps alloué à cette activité. Les efforts exigés en vue d'harmoniser les exigences concurrentes du travail, de la famille et des loisirs soulèvent de nombreuses questions sur la valeur du temps et des choix effectués quant à son attribution.

L'aspect politique du temps : Au fur et à mesure que le temps devient plus rare et plus précieux, il devient sujet à des litiges et à des demandes concurrentielles. On se perçoit comme contrôlant le temps, ou soumis à son contrôle. On établit une distinction entre une sensation de puissance (celle de gérer ou d'orchestrer son temps) et un sentiment d'impuissance face au temps. Cette lecture du temps s'applique aussi à la gestion des conflits au sujet du temps, des demandes concurrentielles et des négociations autour du temps qui sont partie intégrante du quotidien familial.

L'évolution de la perception du temps : Bien que la durée matérielle d'une minute ou d'une heure n'ait pas changé depuis l'avènement des horloges mécaniques, la façon de percevoir ces fractions de temps a été grandement modifiée par l'évolution des contingences culturelles. On n'a qu'à songer à l'impact de la vitesse des ordinateurs sur notre manière de mesurer le temps, hier en minutes et en heures, aujourd'hui en nanosecondes. Le mouvement vers la mondialisation économique a délesté le temps de son poids local, de "l'ici et maintenant", en faveur d'un mouvement constant de commerce et d'échange qui jamais ne s'interrompt. Notre connaissance plus précise de la diversité culturelle nous a appris que des quantités uniformes de temps sont vécues de manières qualitativement diverses. Ainsi, une heure de temps aura un sens différent selon qu'elle est vécue par des personnes d'âges, de sexes, d'ethnies ou de situations professionnelles différents.

TENDANCES RELATIVES À L'EMPLOI DU TEMPS

Bien que les statistiques indiquent clairement que les Canadiens travaillent davantage et disposent de moins d'heures de loisirs(1), il existe des variations significatives à l'intérieur de cette tendance. À moins d'indication contraire, les chiffres qui suivent sont tirés de l'Enquête sociale générale de 1998 (Statistique Canada, 1999) :

Croissance généralisée du stress relié au temps

  • Le taux de stress relié au temps était plus élevé en 1998 qu'en 1992, pour les Canadiens âgés de 15 ans et plus. On identifiait comme gravement atteintes par ce stress les personnes répondant par l'affirmative à 7 questions sur 10 touchant le stress relatif au temps(2). Alors qu'en 1992, 12 % des hommes et 16 % des femmes affirmaient souffrir d'un tel stress, ces mêmes taux se chiffraient respectivement à 16 % et 21 % en 1998.
  • Le nombre de personnes affirmant manquer de temps pour leurs familles et amis a également marqué une hausse entre 1992 et 1998.

Les personnes âgées de 25 à 44 ans sont les plus coincées par le temps

  • Parmi tous les groupes d'âge, ce sont les personnes en période de procréation et d'éducation des enfants qui consacrent le plus haut pourcentage de leur temps aux activités de travail (rémunérées ou non). La population âgée de 35 à 44 ans consacre 38 % de chaque journée à des activités productives (incluant le travail rémunéré et non rémunéré) alors que la moyenne canadienne, pour la population âgée de 15 ans et plus, se situe à 30 %. Les personnes dans la tranche d'âge de 25 à 34 ans les suivaient de près, 36 % de leur temps étant consacré aux activités productives.


  • Ce sont les parents mariés et les mères célibataires, âgés de 25 à 44 ans et occupant un emploi à temps plein, qui signalent les plus hauts niveaux de stress relié au temps. Ainsi, 26 % des pères mariés, 38 % des mères mariées et 38 % des mères seules affirmaient souffrir de ce stress. Un peu plus de la moitié des hommes et des femmes dans la tranche d'âge de 25 à 44 ans affirmaient manquer de temps pour la famille et les amis.
  • Chez les parents mariés âgés de 25 à 44 ans et occupant un emploi à temps plein, on a signalé depuis 1992 une augmentation de 2,0 heures hebdomadaires à la rubrique du nombre d'heures de travail rémunérées. La moyenne d'heures de travail rémunérées par semaine se chiffrait en moyenne à 48,6 pour les hommes et à 38,8 pour les femmes.
  • C'est le groupe composé des personnes âgées de 35 à 44 ans qui déclare avoir le moins de temps à consacrer aux loisirs, la moyenne quotidienne se chiffrant à 4,8 heures par semaine pour les hommes et à 4,5 pour les femmes.
  • Le rapport entre l'âge et le temps disponible pour les loisirs affiche une forme curvilinéaire : le nombre d'heures consacrées aux loisirs est de 7,2 heures par jour en moyenne pour la tranche d'âge de 15 à 24 ans; ce chiffre décroît jusqu'à 4,7 heures par jour pour la tranche d'âge de 35 à 44 ans, puis s'accroît jusqu'à atteindre 8 heures par jour pour les personnes âgées de 65 ans et plus.
  • La courbe des heures de loisir correspond de très près à la courbe des heures totales de travail, qui comprend le travail rémunéré et non rémunéré :

La présence d'enfants a des répercussions importantes sur l'attribution du temps

  • La présence d'enfants accroît la charge de travail totale des parents employés à temps plein âgés de 25 à 44 ans. Le nombre total d'heures consacrées au travail rémunéré ou non (y compris une part modeste vouée à l'éducation) s'accroît tant pour les femmes mariées que pour les hommes mariés, quand ils deviennent parents : le nombre d'heures de travail quotidiennes passe de 9,4 à 10,3 heures pour les hommes, et de 9,6 à 10,5 heures pour les femmes.
  • Les parents mariés (de 25 à 44 ans) occupant un emploi à temps plein déclarent avoir 0,7 heure de loisir de moins que les personnes sans enfant occupant un emploi à temps plein. Les pères, cependant, jouissent de plus de loisirs (4,2 heures par jour) que les mères (3,6 heures par jour). Cet écart entre parents et non-parents s'est accru de 0,2 heure depuis 1992.
  • L'âge de l'enfant a un impact sur le nombre d'heures consacrées au travail non rémunéré :

Comme l'indique la figure ci-dessus, les mères employées à temps plein consacraient 5,6 heures par jour au travail non rémunéré quand leur enfant était âgé de moins de six ans, mais seulement 2,3 heures à cette rubrique quand l'enfant était âgé de 18 ans ou plus (Frederick, 1995, chiffres basés sur les données 1992).

La répartition du temps selon la catégorie de famille

  • Dans la tranche d'âge de 25 à 44 ans, la situation des mères seules s'apparente à celle des mères mariées. Parmi les parents occupant un emploi à temps plein, les mères seules consacrent quotidiennement au travail 10,7 heures en moyenne (comparé à 9,6 heures en 1992), alors que les mères mariées y consacrent 10,5 heures (10,3 heures, en 1992). Pour les pères occupant un emploi à temps plein, ces chiffres sont passés de 9,9 heures en 1992 à 10,3 heures en 1998.
  • Dans la même tranche d'âge, les mères mariées occupant un emploi à temps partiel consacrent 9,3 heures par jour au travail rémunéré et non rémunéré.


Écart entre les sexes au chapitre de l'emploi du temps

  • Les femmes mariées sans enfants (âgées de 25 à 44 ans) occupant un emploi à temps plein consacrent moins d'heures au travail rémunéré (soit 6,2 heures échelonnées sur 7 jours) que les hommes dans le même cas (7,1 heures). Devenus parents, tant les femmes que les hommes consacrent moins d'heures au travail rémunéré et plus d'heures au travail non rémunéré. Cependant, cette baisse se chiffre à 0,7 heure pour les femmes et à 0,2 heure seulement pour les hommes. Ces mêmes femmes consacrent un temps accru (passant de 3,2 heures à 4,9 heures par jour) au travail non rémunéré; cette croissance est moins marquée chez les hommes (passant de 2,3 à 3,3 heures par jour).
  • Davantage que les hommes, les femmes réduisent le temps consacré au travail rémunéré au moment où elles deviennent parents. En réponse aux exigences domestiques croissantes, les hommes occupant un emploi à temps plein réduisent leur semaine de travail rémunéré d'environ 1,5 heure, alors que les femmes la réduisent, en moyenne, de 5 heures. Cette réduction est cependant moins marquée qu'elle ne l'était en 1992, alors que les femmes dans cette situation réduisaient de 9 heures en moyenne le nombre d'heures de travail hebdomadaire.
  • En dépit de la disparité de longue date entre les sexes, au chapitre du temps consacré aux activités non rémunérées, la tendance générale est à la convergence. Dans un travail fondé sur une étude détaillée de la documentation relative à l'engagement des parents, Pleck (1997) signale qu'au cours des années 1960 et 1970, les pères ne consacraient à leurs enfants qu'environ 33 % du temps qu'y consacraient les femmes; ce taux est passé à environ 44 % dans les années 1990. Et suite au fait qu'un nombre accru de femmes poursuivent leur travail rémunéré après la naissance des enfants, le temps consacré aux travaux domestiques a diminué, tant pour les femmes que pour les hommes.
  • Entre 1992 et 1998, le pourcentage d'hommes âgés de 25 à 44 ans déclarant souffrir de stress relié au temps s'est accru plus rapidement que ce même pourcentage chez les femmes. Le taux est passé de 16 % à environ 24 % chez les hommes, alors que chez les femmes il est passé d'environ 22 % à 28 %.

La situation relative à l'emploi et son impact sur le stress relié au temps

  • Pour la tranche d'âge de 25 à 44 ans, le fait de travailler à temps partiel réduit le stress relié au temps : 38 % des mères mariées travaillant à temps plein souffrent gravement de stress relié au temps, alors que seules 22 % de celles travaillant à temps partiel affichent ce niveau de stress.
  • Une mère travaillant à temps plein choisira généralement de réduire le temps consacré aux travaux domestiques. Pour satisfaire aux exigences entraînées par un emploi à temps plein, et comparativement aux mères dans la même tranche d'âge qui ne sont pas actives sur le marché du travail, les mères (de 25 à 44 ans) occupant un emploi consacrent moins de temps (- 0,6 heure par jour) à la préparation des repas et aux corvées connexes, moins de temps (- 0,9 heure par jour) à l'entretien ménager, et moins de temps (- 1,0 heure par jour) au soin des enfants (Frederick, 1995, chiffres basés sur les données de 1992).
  • Ce sont les mères mariées et les mères seules occupant un emploi à temps plein (de 25 à 44 ans) qui jouissent du moins de temps à consacrer aux loisirs (3,6 heures par jour chacune). Les mères travaillant à temps partiel disposent pour leur part de 4,5 heures par jour, et les mères non actives sur le marché du travail disposent de 5,0 heures par jour.
  • Les pères occupant un emploi à temps plein (de 25 à 44 ans) disposent de davantage de temps libre (4,2 heures par jour) que les mères mariées ou seules dans le même cas (3,6 heures chacune), mais de moins d'heures que les mères travaillant à temps partiel (4,5 heures par jour) ou que des mères non actives sur le marché du travail (5,0 heures par jour).
  • Le nombre de mères (de 25 à 44 ans) occupant un emploi à temps plein qui affichent un stress relié au temps est presque deux fois plus élevé que chez les adultes sans enfants (soit 38 %, comparé à 20 %). Pour les hommes, les niveaux de stress rapportés ne varient pas : 26 % signalent un niveau de stress élevé, tant avant qu'après la venue d'un enfant. Alors que, pour les femmes occupant un emploi à temps plein, le taux de stress s'élève de façon marquée à la venue des enfants, ce taux chez les hommes demeure stable.

En résumé :

  • Bien que toutes les familles vivent dans une culture pressée par le temps, ce sont les familles incluant des enfants mineurs qui en sont le plus atteintes.
  • Le stress relié au temps comporte, dans la vie de famille, des écarts significatifs entre les sexes. Il convient donc de percevoir comment le temps familial est vécu pour chacun, en tenant compte des données suivantes :
  • Règle générale, les femmes prennent en charge une portion plus grande du travail domestique non rémunéré que ne le font les hommes. Quoique l'écart est plus fort dans le cas des personnes mariées (de 25 à 44 ans) qui sont parents, la situation perdure tout au long du cycle de vie.
  • Quand les deux conjoints occupent un emploi à temps plein, ce sont les femmes qui disposent de moins d'heures de loisirs.
  • Les femmes font encore la majeure partie de l'entretien ménager et de la préparation des repas, alors que les hommes sont plus susceptibles de se charger de l'entretien et des réparations de la maison.

Au cours des années consacrées à l'éducation des enfants, les femmes affichent des niveaux de stress supérieurs aux niveaux affichés par les hommes.

  • Les femmes désireuses de réduire le stress relié au temps choisissent souvent l'option du travail à temps partiel, qui libère du temps qui pourra être consacré aux tâches exigeantes que représentent le soin des enfants et la vie domestique.
  • La situation par rapport au marché du travail a d'importantes répercussions sur le temps disponible pour les loisirs :
  • Les mère occupant un emploi à temps plein, qu'elles soient mariées ou seules, disposent du moins de temps de loisir, et sont plus susceptibles d'afficher des niveaux élevés de stress relié au temps.
  • Dans les familles où un père travaille à temps plein et est l'unique soutien de famille, celui-ci a moins de temps à consacrer aux loisirs que sa conjointe qui n'est pas active dans le marché du travail.
  • Si l'on exclut la période de la jeunesse, les homme disposent systématiquement de plus d'heures de loisirs que les femmes dans des situations comparables, et ce à toutes les étapes du cycle de vie (soit une moyenne d'environ 0,4 heure de plus par jour). Cependant, cet écart va se réduisant, puisqu'en 1992 il se chiffrait à près d'une heure par jour.
L'INCIDENCE DES TENDANCES D'EMPLOI DU
TEMPS : LES DYNAMIQUES FAMILIALES

L'accélération dont témoignent nos modes de vie, doublée de la norme familiale de deux conjoints travaillant hors du foyer, a fait du temps une donnée politique. La politique, qui s'intéressait traditionnellement à la défense de frontières territoriales se voit aujourd'hui doter, à cause de l'accélération du changement, d'un aspect temporel qui s'ajoute à son aspect spatial (Rifkin, 1987). Ce qui est rare est précieux : le temps, au fur et à mesure qu'il devient plus rare, donne lieu à des conflits, tant intra-familiaux qu'entre les familles et l'ordre social, qui reposent sur le contrôle du temps, sur l'allocation du temps selon les responsabilités, et sur le droit au temps de loisir.

Cette idée, voulant que le temps familial est soumis au contrôle, repose sur quelques postulats. D'abord, et à l'encontre du postulat courant disant que le déroulement du temps est uniforme, linéaire, continu, objectif et quantifiable, le temps est en réalité vécu selon des schémas de signification divers, et sujet à des interprétations variées. Pour ne citer qu'un exemple, les parents et les enfants vivent le passage du temps chacun à sa façon, et ce à cause de l'histoire, de l'historique et du statut social qui leur sont particuliers. Deuxièmement, le temps sert à chacun de moyen d'expression de ses valeurs fondamentales. Ainsi un parent qui choisit un emploi à temps partiel en vue d'équilibrer ses responsabilités professionnelles et familiales exprime, par cette décision, ses valeurs et priorités quant à l'attribution du temps dont il dispose. Les différends ou les tensions entre parents et enfants touchant l'allocation du temps reflètent les valeurs et les croyances relatives au bon emploi du temps. Enfin, la "possession" du temps est en jeu, puisqu'il fait l'objet de négociations et d'échanges. Les employés, pour leur part, échangent contre de l'argent le temps qui est le leur, ce qui fait du temps un bien comme un autre, sujet aux relations de contrôle et de pouvoir. Un enfant inscrit à l'école abandonne une part de son libre arbitre, sacrifiant son temps afin de respecter le mandat d'éducation et de socialisation dévolu à l'école par la société. Au même titre que les autres biens précieux, le temps est une ressource rare qui doit être gérée, contrôlée et protégée d'une exploitation abusive. Cette vision donne au temps son aspect politique et l'inscrit à l'intérieur de dynamiques de possession, de négociation et de contrôle.

Cette section se penche sur trois questions clés : l'enjeu politique du temps familial en matière de rapports entre les sexes; la dynamique intergénérationnelle du contrôle du temps qui se joue entre parents et enfants; et l'enjeu politique que représentent

la création, la gestion et la protection du temps réservé à la famille face à un environnement de travail exigeant qui privilégie vitesse et efficacité.

L'enjeu du temps familial en matière de rapports entre les sexes

Les tendances esquissées ci-dessus signalent l'existence d'inégalités et de conflits entre les sexes en termes de responsabilités. Là où les deux conjoints travaillent hors du foyer, chacun tente d'assumer sa part de la charge de travail, tant rémunéré que non rémunéré. Cependant chacun demeure porteur des valeurs et attentes d'une génération antérieure. Les normes culturelles qui ont cours exigent des femmes un engagement envers le travail rémunéré égal à celui des hommes, et continuent cependant d'exiger qu'elles accordent priorité à la famille. Les hommes sont confrontés à une contradiction du même ordre : on s'attend à ce qu'ils s'engagent à l'égal des femmes à l'égard du quotidien familial, alors qu'ils restent porteurs des valeurs antérieures exigeant qu'ils demeurent le principal soutien de famille. On peut voir que les aspects politiques du temps recouvrent davantage que de simples contraintes de répartition du temps entre travail et famille; ils impliquent un éventail de valeurs concurrentes et parfois contradictoires qui dictent les décisions que doivent prendre les femmes et les hommes quant à leur emploi du temps.

En dépit de la croissance phénoménale du nombre de femmes sur le marché du travail, les séquelles de la division traditionnelle du travail perdurent. Et quoique l'asymétrie dans le monde du travail rémunéré s'atténue, les hommes continuent à accorder plus de temps à leur emploi que les femmes. Qui plus est, les femmes ne contribuent, en moyenne, que moins du tiers du revenu familial. On peut en conclure que les femmes continuent à accorder la priorité à leurs familles, et les hommes à leur travail. Les écarts persistants de salaires et de la situation relative à l'emploi montrent bien que le temps des femmes continue à être sous-évalué et que les hommes profitent d'avantages relatifs au contrôle de leur temps. Un des résultats de cet état de fait est que les responsabilités familiales endossées par les femmes sont plus susceptibles de déborder sur leur temps de travail, entraînant des tensions quotidiennes dans leur tentative d'équilibrer le travail et la vie familiale. Les femmes se retrouvent donc à faire preuve, plus que les hommes, de flexibilité en termes des soins à accorder aux enfants. Davantage que les hommes, elles sont appelées à organiser leurs horaires de travail en tenant compte des exigences familiales.

Les hommes participent certes plus qu'avant à l'entretien ménager et au soin des enfants, mais la plupart de ces corvées revient encore aux femmes. La situation relative au marché du travail est un facteur important dans la répartition des travaux domestiques : les mères occupant un emploi y consacrent nettement moins de temps que les mères sans emploi, le temps consacré à un travail rémunéré n'étant plus disponible pour les travaux domestiques. L'accélération du temps qui va de pair avec l'augmentation de la charge de travail dans les familles a fait des femmes des expertes en rendement et en efficacité. Ce sont généralement les femmes qui se chargent des responsabilités relatives à l'établissement des horaires familiaux, en situation normale comme dans les urgences. Ceci est conforme à la division traditionnelle des travaux domestiques, où les femmes se chargent de la continuité quotidienne de la vie familiale, alors que les hommes se chargent de l'entretien à long terme de la maison ou de l'automobile. Le principal effet de cette répartition est de donner à l'homme plus de pouvoir discrétionnaire quant à l'attribution de son propre temps de responsabilité domestique. Les femmes ont trouvé diverses solutions au problème de la journée double, lesquelles incluent notamment la

prolongation des heures d'éveil, le chevauchement de deux tâches dans la même tranche horaire, ou l'abolition pure et simple des corvées ménagères.

La contribution accrue des hommes au travail domestique se manifeste le plus souvent par un accroissement du temps passé avec les enfants. Les hommes ont augmenté leur contribution en ce domaine alors que les femmes ont poursuivi leurs engagements antérieurs, à la fois dans ce domaine et dans celui des travaux ménagers. Bien que les recherches confirment que les hommes sont disposés à élargir leur contribution au travaux domestiques, il semblerait que des entraves persistent. L'écart entre la contribution des hommes et des femmes aux travaux domestiques est attribuable à divers facteurs, dont les contraintes de temps très réelles occasionnées par le travail rémunéré, les croyances relatives à la fonction maternelle et à la compétence domestique, et les effets contraignants des rôles culturellement réservés à chacun des sexes.

Pour ce qui est du temps accordé au loisir, la tendance indique que ce sont les femmes occupant un emploi rémunéré qui disposent du moins de temps libre, suivies des hommes occupant un emploi rémunéré, puis des femmes n'occupant pas d'emploi. Mais le nombre d'heures n'est pas déterminant, puisque les hommes et les femmes se distinguent nettement quant à leur perception du droit d'employer à leur guise ce temps qui est le leur. Étant donné que les corvées domestiques sont généralement perçues comme relevant de la responsabilité des femmes, ces tâches ont tendance à empiéter sur leurs heures de loisir. C'est particulièrement vrai des maîtresses de maison à temps plein. Quoiqu'elles jouissent d'un temps de loisir plus considérable, elles ont beaucoup de mal à démarquer ce temps libre de leurs activités domestiques, alors que le travail rémunéré semble légitimer les loisirs des femmes : non seulement ce travail rémunéré entraîne un certain partage du contrôle économique, mais il permet également aux femmes de mieux démarquer le temps qu'elles réservent véritablement aux loisirs. Il demeure que les hommes continuent à se reconnaître le droit au loisir alors que les femmes, quelle que soit leur situation relative au marché du travail, vivent une nette ambivalence quant à leur droit au loisir.

Les résultats de recherches sur l'emploi du temps selon le sexe aux diverses étapes du cycle de vie indiquent que les écarts se manifestent tôt dans le cycle et perdurent jusqu'à un âge avancé. Ces résultats, quoiqu'ils mettent en évidence un net déséquilibre entre les sexes en termes de loisirs, suggèrent également que tant les hommes que les femmes disposent d'un temps de loisir très restreint au cours des premières années consacrées à l'éducation des enfants. Chose curieuse, les pères soutien de famille, qu'on pourrait croire les plus privilégiés en termes de temps libre, semblent disposer de moins de temps libre que les pères dont la conjointe partage le rôle de soutien de famille.

Les écarts persistants entre les sexes, en matière de droits et de responsabilités liés au temps, nous signalent l'aspect fondamentalement politique de l'emploi du temps. Les écarts, les conflits et l'inégalité des droits continuent à fonder l'expérience du temps tel qu'il est vécu par les femmes et les hommes au sein de la famille.

Parents et enfants : Qui contrôle le temps ?

Notre vision de la famille considère les parents comme les maîtres des horaires, et les enfants, en phase d'apprentissage de la ponctualité et de l'organisation du temps, comme étant soumis à ces horaires. Conséquemment, nous voyons le temps des enfants comme fortement structuré, surveillé et contrôlé par l'horaire établi par les adultes; cette perception contredit les visions romantiques de l'enfance bénie et dotée de temps libre et non entravé. L'éducation de l'enfant consisterait à modifier graduellement les limites temporelles de leurs activités, lesquelles sont d'abord marquées par les besoins physiologiques et, plus tard, par une configuration conforme aux conventions (Moore, 1963). On forme très tôt les enfants aux contraintes de la ponctualité et de l'auto-contrainte temporelle (Elias, 1992). Au cours de cet apprentissage, les enfants intègrent les valeurs temporelles fondamentales du monde occidental, à savoir : "soyez ponctuel" et "faites bon usage de votre temps". Au fil des ans s'élèvent des conflits plus nombreux, les enfants réclamant davantage de privilèges et les parents désirant conserver le contrôle des horaires (Roth, 1963).

Ce contrôle exercé sur les enfants par leurs parents se manifeste, entre autres, par le "syndrome de l'enfant pressé" (Elkind, 1981). Dans un monde où tant les parents seuls que les parents mariés occupent des emplois, le conflit entre le rythme de vie de l'enfant et le rythme imposé par les horaires parentaux est inévitable. C'est ainsi que la gestion du temps au sein de la famille peut prendre l'allure d'une convention collective négociée, où les enfants apprennent progressivement à se détourner de leur rythme naturel propre en faveur de l'acquisition des attitudes et des conventions relatives au temps établies par des parents pressés par le temps (Erkel, 1995, p. 36). Le stress qui conduit les parents à privilégier leurs besoins au détriment de ceux de leurs enfants contraint ces derniers à s'adapter à des horaires et à des calendriers adultes, plutôt que de conduire les parents à s'adapter aux rythmes de l'enfance (Elkind, 1981).

Avec l'entrée croissante des femmes dans le marché du travail, se manifeste une tendance à soumettre des enfants de plus en plus jeunes au contrôle institutionnel. Si l'on prend pour acquis que le temps des enfants est sévèrement régi dès l'école primaire, il est plus récent de voir des enfants d'âge préscolaire soumis à des horaires stricts. Ainsi l'on voit aujourd'hui de très jeunes enfants se faire presser au même titre que les enfants plus âgés.

Ce contrôle bureaucratique du temps des enfants envahit aujourd'hui non seulement le domaine public qu'est l'école, mais également le domaine de leurs loisirs (Qvortrup, 1991, p. 29). On voit s'instaurer une structuration accrue des activités parascolaires des enfants, laquelle est attribuable aux contraintes imposées par les activités économiques des deux parents. Les activités parascolaires et sportives des enfants et les cours de tout ordre organisent et régissent encore davantage leur temps de loisir. Même les colonies de vacances sont devenues des lieux d'apprentissage spécialisé où les enfants suivent une formation linguistique, informatique ou sportive. Ce contrôle accru sur le temps de l'enfant donne lieu à une "spontanéité planifiée" qui limite son champ d'expérimentation et d'exploration libre en faveur d'une expérience organisée du temps, qui est "motivationnelle, structurée et axée sur un rôle" (Qvortrup, 1991, p. 29). Ce qui pose problème, selon Elkind (1981), c'est qu'il est essentiel que les enfants jouent leurs propres jeux, établissent leurs propres règles et respectent leur propres horaires; l'intervention des adultes fait obstacle à cet apprentissage essentiel que les enfants ne peuvent faire que dans l'autonomie.

Il y a de l'ironie dans le fait que les efforts des parents en vue de contrôler le temps de leurs enfants ont pour résultat un contrôle de leur temps propre (Qvortrup, 1991). Au fur et à mesure que s'intensifient les contraintes sur le temps des parents, on en viendra à percevoir le soin des enfants comme vorace de temps. Ce phénomène est encore accentué par l'exigence croissante des normes touchant le soin des enfants. Au sein des familles d'antan, où les enfants étaient plus nombreux et où la psychologie de l'enfance ne faisait pas la manchette, les enfants s'élevaient en partie les uns les autres pendant que les parents pouvaient se consacrer aux travaux domestiques et au travail rémunéré. Les familles contemporaines exigent une diligence accrue de la part des parents. La sécurité des enfants, mise en danger par des taux de criminalité accrus, doit faire l'objet de surveillance. On s'attend aujourd'hui à ce que les parents jouent avec les enfants, à ce qu'ils leur consacrent du temps d'écoute et de communication, à ce qu'ils s'investissent dans leur scolarisation et, de manière générale, à ce qu'ils participent activement à leur développement. Même si les parents confient leurs enfants à des garderies, un parent ne sera considéré comme un "parent responsable" que s'il investit un temps considérable dans le choix entre les options offertes et dans le contrôle de la qualité des soins. Ces hausses relatives aux normes de soins à l'enfance entraînent une situation où le temps des parents est de plus en plus contrôlé par les besoins perçus des enfants.

Le fait de confier des travaux ménagers aux enfants illustre bien le contrôle exercé par les enfants sur le temps des parents. Le temps consacré à s'assurer que ces tâches sont effectuées est souvent perçu comme supérieur au temps demandé par la tâche elle-même (Zelizer, 1985). Il en résulte que la mise à contribution des enfants pour les tâches ménagères, quoiqu'elle favorise leur socialisation, n'a rien d'économique pour les parents : elle exige un investissement de temps plus important que s'ils vaquaient eux-mêmes à ces tâches. Il demeure que ce contrôle est perçu par les parents comme relevant d'une responsabilité morale à l'égard de leurs enfants. Une étude effectuée par White & Brinkerhoff (1987), qui cherchait à savoir pourquoi les parents demandent à leurs enfants de participer à l'entretien ménager, a permis de découvrir que l'accomplissement de la tâche était secondaire; l'exercice était plutôt destiné à l'éducation des enfants. Selon environ les trois quarts des parents de l'échantillon, les corvées "forment le caractère, développent le sens des responsabilités et contribuent à l'apprentissage" (White & Brinkerhoff, 1987, p. 210). Le temps consacré par les enfants à l'entretien ménager est reconnu comme "négligeable" : les enfants âgés de 19 ans et moins y consacraient entre 3 et 6 heures par semaine (Demo & Acock, 1993).

Certaines de nos propres recherches ont exploré la dynamique du contrôle entre parents et enfants par rapport à la perception et au vécu du temps dans ces familles (voir Thorpe & Daly, 1999). On croit volontiers que le temps familial est vécu selon un mode hiérarchique et unidirectionnel, où le temps des enfants serait très structuré, surveillé et contrôlé par les horaires établis par les adultes, situation où les enfants sont relativement passifs. Cependant, les données issues de cette étude qualitative de 15 familles dont les deux parents occupent un emploi et de 10 familles monoparentales indiquent que les enfants contrôlent de diverses façons le temps de leurs parents, tout en étant soumis à des décisions prises par ces derniers.

L'analyse nous présente le vécu des parents comme une expérience globalisante se répercutant de multiples façons sur la vie et le temps des participants. Nous avons créé l'expression "temps parentalisé" pour décrire cette expérience de structuration et d'organisation du temps en vue de satisfaire aux besoins et attentes de leurs enfants. On y identifie une dialectique de fond où les parents à la fois exercent un contrôle et subissent un contrôle exercé par les responsabilités liées au soin des enfants. Là où on pourrait croire que le contrôle du temps est unidirectionnel, étant donné que celui qui dispense les soins semble décider de l'allocation du temps, les relations familiales nécessitent que soient conciliées les nombreuses demandes relatives au temps, issues de chacun des membres de la famille. On a vu, par exemple, une mère seule décrivant le processus de reconduire ses enfants ici et là, et parlant de la difficulté de trouver le temps nécessaire. Il y a de l'ironie dans le fait que, installée au volant du véhicule, elle se sente néanmoins "menée" par les multiples obligations issues de ses responsabilités parentales.

En réponse à des questions directes adressées aux parents et touchant le contrôle du temps et des horaires dans leurs propres familles, on a pu constater une ambivalence profonde quant au contrôle exercé par les parents, d'une part, et la conviction, d'autre part, que les activités, les besoins et les horaires de leurs enfants étaient le moteur principal du système familial. Dès leurs premières expériences de la parentalité, ils ont senti que leur temps était redéfini et mis au service de leurs enfants, et, notamment, qu'ils avaient dû céder une part du contrôle antérieurement exercé par eux sur l'emploi qu'ils faisaient de leur temps. Ils exprimaient également la tension occasionnée par l'apparente contradiction qui oppose leurs efforts de contrôle et de structuration du temps de leurs enfants, d'une part, et, d'autre part, leur sentiment d'être eux-mêmes contrôlés par les obligations et les responsabilités à l'égard des horaires de leurs enfants. Les données indiquent clairement qu'en ce qui concerne la question centrale du contrôle du temps au sein de la famille, les enfants jouent un rôle déterminant. Pour ces familles, le contrôle exercé sur le temps était marqué au sceau d'un jeu dialectique exigeant que parents et enfants négocient et réconcilient, de manière quotidienne, des demandes concurrentielles, des contradictions, et les besoins des divers membres de la famille.

La création et la préservation du temps familial

Le temps familial, dans un contexte d'obligations croissantes où chacun est en butte à la rareté de la ressource temps, est devenu à la fois précieux et difficile à préserver. De nombreuses familles sont ainsi confrontées au défi de délimiter et de défendre les frontières du temps familial contre les exigences du travail rémunéré et de la communauté. Les multiples responsabilités quotidiennes met les parents sur un pied de guerre où ils tentent d'accomplir tous leurs engagements (travail salarié, soin des enfants, travaux domestiques) tout en défendant la parcelle de temps qui leur appartient en propre.

Les notions de partage et de solidarité familiale, qui fondent aujourd'hui notre idéal familial, sont relativement nouvelles. Au XIXe siècle, c'était en communauté et non avec les seuls membres de sa famille que les jours fériés étaient célébrés. Il était plus important, à l'occasion de l'Action de Grâces ou à Noël, de participer à des fêtes et des bals que d'en faire une célébration de la solidarité familiale (Coontz, 1992). Il semble que les familles s'acharnent à créer et à maintenir le mythe voulant que les familles d'antan avaient à cur le respect des coutumes et des traditions familiales et qu'elles réussissaient, bien mieux que nous ne le faisons aujourd'hui, à créer et à préserver la qualité du temps familial, qui est perçu à présent comme une forteresse assiégée de toutes parts (Gillis, 1996). Dans son analyse fouillée de l'historique du temps familial, Gillis (1996) nous contraint à reconnaître que "l'âge d'or" où les familles vivaient un idéal de solidarité et d'intimité relève de la fiction.

De telles analyses signalent que la notion de "temps familial" est teintée par des éléments idéologiques semblables à ceux qui investissent les débats touchant la famille elle-même. On a idéalisé le "temps familial" de la même manière qu'on a idéalisé la famille elle-même. On a présenté la création et la préservation du temps familial comme étant l'essence même de la richesse morale, de la même manière qu'on s'est porté, en politique, à la défense des "valeurs familiales" comme étant fondamentales à notre société. La vision hégémonique du temps familial reflète une image idéalisée, en insistant sur le bien-être collectif qu'entraîne le choix de vivre, au sein de familles idéalement intactes, un temps "de grande qualité". Même pour ceux qui reconnaissent la diversité des structures et des vécus familiaux, le temps familial conserve son statut d'idéal fondamental. Ainsi l'expression "temps familial" n'est pas qu'un simple descripteur d'un aspect du partage familial, mais bien un terme prescriptif qui veut guider les agissements des familles. C'est dans cette optique que Gillis (1996) avance l'hypothèse que nous vivons chacun dans deux familles : une que nous "habitons", et une qui "nous habite".

La cadence technologique accélérée et le nombre toujours croissant de femmes actives sur le marché du travail ont tous deux contribué à l'idéalisation du temps familial, perçu comme le lieu d'accalmie dans le tourbillon d'une vie par ailleurs furieusement agitée. À l'appui de cette proposition on peut citer le fait que de nombreuses initiatives dites de "vie professionnelle/vie personnelle" se fondent sur le postulat que les employés désirent passer davantage de temps en famille. Cette prémisse est basée sur une attitude culturelle voulant que le travail est une institution qui dévore notre temps et nous empêche ainsi de le consacrer à nos familles. Quand on identifie le temps familial comme étant une denrée rare, il acquiert du même coup le statut de denrée désirable. Cette mentalité nous porte à croire que les gens sont constamment à la poursuite d'un accroissement de ce temps en famille : les parents se plaignent d'en manquer, les politiciens quittent leur poste en affirmant qu'ils y consacreront leurs énergies, et les entreprises établissent des stratégies de type "vie professionnelle/vie familiale" qui amélioreront l'accès de leurs employés à la denrée en cause. Des enquêtes nationales, menées tant au Canada (Frederick, 1995) qu'aux États-Unis (Bond, Galinsky & Swanberg, 1998), indiquent qu'une majorité de mères et de pères occupant un emploi disent disposer d'un temps insuffisant à consacrer à leurs familles.

Au cur de cette quête d'un "temps familial suffisant" se loge un jeu d'a priori problématiques, rarement soumis à l'examen : nous croyons savoir ce qu'est le "temps familial"; nous croyons que ce temps familial consiste en une expérience reconnaissable et en quelque sorte uniforme; nous croyons enfin que ce temps est souhaité à titre égal par tous les membres de la famille. Hochschild (1997) nous a pris de court quand elle a renversé nos convictions quant à ce que les gens recherchent véritablement : elle a découvert qu'une part significative des personnes interrogées ne trouvaient pas leur refuge au sein de leur famille, mais bien au sein de leur travail. Environ 20 % de l'échantillon trouvait en milieu de travail, et non pas en milieu familial, le sentiment rassurant que leur vie était ordonnée et qu'ils jouissaient de camaraderie et de support. Cette découverte est cohérente avec les résultats de recherches qui indiquent que l'expérience de travail salarié des femmes est plus gratifiante pour elles que leurs activités familiales (Barnett & Rivers, 1998; Larson, Richards et Perry-Jenkins, 1994). Cette découverte était cruciale; non pas parce qu'elle indiquait que le travail était plus important que la famille, mais parce qu'elle ébranlait la croyance fondatrice qu'on prenait pour acquise, à savoir que le temps familial est objet de convoitise pour tous et chacun d'entre nous.

C'est dans le contexte de ces constatations que je me suis intéressé à la manière dont les femmes et les hommes vivant dans divers types de familles expriment les significations qu'ils attribuent au temps familial. Au cours d'entrevues effectuées auprès de 28 familles comportant soit un parent seul soit deux conjoints occupant chacun un emploi, j'ai exploré le lien entre leurs attentes relatives au temps familial et leur expérience vécue de ce temps familial. Les questions touchaient leurs souvenirs, leurs espoirs, leurs idéaux et leurs expériences quotidiennes. Trois catégories se sont dégagées des données relatives aux idéaux touchant le temps familial : la production sociale de souvenirs, le bonheur de l'intimité et la valeur accordée à la spontanéité.

L'idéalisation du temps familial : Le désir de vivre du temps en famille était teinté par la recherche d'une expérience d'intimité familiale rappelant des souvenirs vécus. Quand je m'informais du sens qu'avait pour chacun la notion de temps familial, ou de ce à quoi pourrait ressembler un temps familial souhaitable, j'ai obtenu des réponses souvent empreintes de nostalgie. On me parlait du "désir de garder vivantes les traditions", de "souvenirs heureux du temps où l'on jouait ensemble à des jeux de société", ou du souvenir de leurs parents "restant autour de la table après un gros repas, racontant des histoires à la lumière des bougies". C'est moins le contenu de ces souvenirs qui les habitait, que le sentiment aigu d'une obligation d'honorer les traditions de leurs parents en instituant leurs propres traditions, qui seraient ainsi transmises à leurs enfants. À cet égard, ce qui semblait prédominant était la nostalgie liée au souvenir, qui semblait les amarrer à un passé réconfortant. Les données nous mènent à croire que les familles sont habitées par une préoccupation qui leur fait désirer la fabrication d'expériences heureuses vécues en famille, et qui nourriront à l'avenir leurs souvenirs comme ceux de leurs enfants. Le bonheur du temps familial ne serait donc pas logé dans l'instant, mais serait vu comme susceptible de produire des dividendes dans l'avenir.

Les significations attribuées au temps familial ont mis à jour un ensemble de croyances relatives à ce que devrait être le temps familial, à ce que devraient faire les familles. Deux normes servaient d'étalon-or à l'évaluation du temps familial : l'intimité, et la valorisation de cette intimité. Indépendamment de la structure familiale, les parents parlaient de ce désir de vivre des expériences d'intimité heureuse en famille. Au cur de la question se logeait non seulement le temps familial partagé mais le désir de partager ces moments.

Au nombre des attentes les plus fréquemment formulées se trouvait le désir d'un temps familial qui soit spontané et non prévu à l'horaire. Étant donné que leurs vies sont si lourdement soumises à des horaires, les parents ressentaient vivement l'importance d'un temps familial qui, hors contraintes et dans la souplesse, les mettrait en situation d'intimité. De plus, c'est justement d'une telle spontanéité que ces expériences tireraient leur valeur d'authenticité et, partant, leur pouvoir de confirmer la valeur de la relation familiale. Dans le contexte de vies déterminées par des horaires contraignants, la valeur du temps familial était rehaussé par son caractère spontané et dénué d'obligations. Les parents parlaient de l'importance d'être simplement ensemble, d'une manière ou d'une autre, et cela en l'absence de l'obligation d'être ailleurs, d'être vêtu de telle ou telle façon, ou d'accomplir une activité spécifique. Ils insistaient, par exemple, sur l'importance de prévoir des "temps d'arrêt" en fin de semaine, temps d'arrêt qui leur permettraient de faire la grasse matinée, de ne pas aller en garderie, de manger en famille, de déjeuner tard, de jouer, de regarder la télévision. En un mot, ils valorisaient les occasions de se libérer de leurs horaires et d'être ensemble en famille.

Le vécu du temps familial : La plainte la plus souvent formulée à l'égard du vécu du temps familial consistait à en signaler la pénurie constante. Même les enfants interrogés en garderie, à l'heure de la table ronde, faisaient écho à cette plainte de leurs parents et disaient qu'ils n'avaient pas assez de temps partagé en famille. Une mère interrogée disait sentir que la vie filait à toute vitesse et, songeant aux deux semaines qui venaient de s'écouler, avait l'impression d'avoir à peine vu ses enfants. Dès lors que le temps familial leur tenait à cur, les familles vivaient dans l'impression de toujours en manquer.

On a pu remarquer que les discussions portant sur le temps familial étaient, pour nombre de parents, fortement teintées d'un sentiment d'obligation. Ils parlaient, souvent dans un même souffle, de l'importance fondamentale qu'avait pour eux le temps familial et de la difficulté de s'assurer que ce temps soit pris de façon régulière. Tout en désirant s'offrir la joie de l'intimité vécue en famille, ils reconnaissaient être fatigués à la fin de la journée de travail et trouver exigeant d'assumer les nombreuses responsabilités qu'entraîne la famille. Dans le tourbillon des exigences et des responsabilités, le temps familial prenait l'aspect d'une obligation supplémentaire, qu'on devrait réussir à caser parmi toutes les autres activités d'une journée. Les parents invoquaient, pour s'expliquer, le grand nombre de demandes auxquelles ils devaient répondre dans une journée. Une des femmes interrogées, travailleuse à temps plein et mère sans conjoint de deux jeunes enfants, disait se culpabiliser quand, se sentant vidée en fin de journée, elle anticipait avec soulagement le moment où les enfants seraient enfin couchés.

Nombre de parents interrogés parlaient des bienfaits apportés aux enfants par le temps partagé en famille. On peut ainsi constater que les besoins, les désirs et les satisfactions des parents au chapitre du temps familial sont mis en veilleuse au profit d'un jugement touchant les besoins et les satisfactions de leurs enfants. À cet égard, le vécu du temps familial, pour un grand nombre de parents, nécessitait de se plier aux besoins de leurs enfants. Avec une pointe de regret, les parents parlaient de consacrer du temps à la famille en vue d'offrir, aujourd'hui, du bonheur à leurs enfants, dans la perspective où le temps de combler des désirs plus égoïstes était remis à une époque ultérieure.

L'écart entre l'idéal et le vécu : Les descriptions faites par ces familles du vécu du temps familial ne cadraient pas avec la vision idéalisée ou prescriptive qu'ils en avaient. Leur construction du temps familial se fondait sur des attentes relatives à l'intimité, à l'engagement positif et à un contentement futur. Ces attentes revenaient régulièrement dans leurs affirmations touchant le temps familial, mais semblaient traduire un idéal plutôt qu'une réalité. Ils n'avaient que rarement suffisamment de temps familial, et un temps "suffisant" ne pouvait, au dire des parents, être obtenu qu'au prix d'efforts considérables; de plus, ces efforts visaient, dans la plupart des cas, le bénéfice des enfants plutôt que celui des parents.

Cet écart entre l'idéal et le vécu entraînait, chez nombre de parents, un état chronique de culpabilité. Coupables de travailler à temps plein, coupables de ne pas passer le temps voulu avec les enfants, coupables de recourir à des gardiennes d'enfants, coupables d'être trop fatigués en compagnie de leurs enfants, coupables d'être trop occupés. Pris dans une apparente impossibilité de réduire le nombre de demandes concurrentielles, de nombreux parents ont parlé d'apprendre à vivre avec une culpabilité incontournable. Bien que prompts à reconnaître que le niveau des exigences du travail salarié et des soins accordés aux enfants échappait à leur contrôle, ils ne semblaient pas songer à modifier leur vision idéalisée du temps familial. Les idéaux touchant la spontanéité, l'intimité et les expériences souhaitables ne semblaient jamais remis en cause. Pour que soit résolue cette discordance entre le vécu et l'idéal, une des données doit changer : soit la réalité des exigences familiales, soit l'idéal touchant le temps familial. La réponse culturelle dominante mène les parents à tenter d'en faire moins, même si peu d'entre eux semblent réussir dans cette entreprise. Cependant, si les parents n'arrivent pas à changer la nature des demandes auxquelles ils sont soumis, en vue de se

rapprocher de leur idéal, on peut se demander s'il ne conviendrait pas de soumettre à un nouvel examen les idéaux eux-mêmes.

SOMMAIRE

Les familles sont confrontées à un nombre croissant de demandes relatives à l'emploi de leur temps. L'évolution technologique a donné naissance à une impatience nouvelle, à une intolérance face à la lenteur et à l'expectative de réponses immédiates. Contrairement aux prévisions voulant que nous disposions de loisirs accrus, l'éthique de travail s'est intensifiée. Les familles sont soumises au culte d'une activité toujours croissante, et participent activement à ce culte.

Les familles perçoivent souvent le stress relatif au temps comme un problème personnel (Mills, 1959) susceptible d'une solution personnelle, qu'il s'agisse d'une meilleure gestion du temps ou de l'achat d'un agenda électronique, par exemple. S'il est vrai que certains de nos choix quotidiens peuvent atténuer la pression exercée par le temps, il demeure que le fait que ce stress soit si répandu, en particulier chez les parents âgés de 25 à 44 ans et travaillant à temps plein, indique qu'il ne s'agit pas que d'un problème personnel, mais plutôt d'un dilemme systémique exigeant une solution publique. À cette fin, il est utile de signaler que certains autres pays, ceux d'Europe notamment, ont entrepris des efforts délibérés pour décourager activement le surmenage professionnel. Diverses tentatives visant à réduire et à redistribuer les heures de travail ont été mises en place, incluant des initiatives législatives, fiscales, syndicales, ainsi que l'établissement de congés en prévision de combler des besoins sociaux, familiaux ou de formation (Hayden, 1998). À titre d'exemple on peut citer la France et l'Italie, qui ont pris les devants en fixant à 35 heures la semaine de travail, avec incitations fiscales et amendes à l'appui. Les négociations collectives des syndicats allemands de l'acier et de la métallurgie ont réussi, au cours de la dernière décennie, à réduire la semaine de travail à 35 heures, et visent à la réduire jusqu'à 32 heures. En Belgique et aux Pays-Bas, les syndicats de plusieurs des principales industries ont également réussi à négocier une semaine de 35 heures. En Amérique du Nord, on s'est peu penché sur des initiatives législatives qui viseraient à réduire les heures de travail. Cependant, un certain nombre d'entreprises se sensibilisent aux politiques et aux pratiques de "vie familiale/vie professionnelle" susceptibles d'aider à atténuer le stress commun aux parents actifs sur le marché du travail.

L'aspect politique de l'emploi de leur temps par les familles s'est accentué, à la fois au sein des familles et entre les familles et les entreprises où leurs membres travaillent. Les conflits relatifs au temps doivent être résolus sur les deux fronts : d'abord par les familles, qui devront effectuer des choix quotidiens touchant ce qui est prioritaire dans leur vie, et ensuite, dans l'arène publique, dans le domaine de la politique sociale et dans les milieux de travail, où on devra chercher à établir des pratiques et redéfinir des valeurs culturelles qui viseront à soulager le stress relatif au temps dont sont atteintes un si grand nombre de nos familles.

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Zuzanek, J. Beckers, T. & Peters, P. (1998). The harried class revisited: Dutch and Canadian trends in the use of time from the 1970s to the 1990s. Leisure Studies, 17 : 1-19.

NOTES EN FIN DE TEXTE

1. Les termes utilisés dans le présent texte sont définis comme suit :

Temps libre ou loisirs : temps qui n'est consacré ni au travail rémunéré, ni au travail non rémunéré, ni aux soins personnels (sommeil, repas, hygiène et toilette). L'Enquête sociale générale (ESG) le répartit en temps consacré aux activités sociales, aux loisirs actifs et aux loisirs passifs.

Temps moyen : répartition du temps sur une semaine de 7 jours; ainsi une journée de 8 heures répartie sur 5 jours comptera pour une moyenne de 5,7 heures, une fois ces heures réparties sur 7 jours.

Travail rémunéré : recouvre toutes les fonctions liées à un emploi sur le marché du travail, y inclus le temps de déplacement.

Travail non rémunéré : recouvre les travaux ménagers, les soins accordés à la famille, les achats, le soutien social, les activités communautaires et le bénévolat.

2. Le relevé démographique mesure le stress relié au temps par le biais de dix questions, par exemple : "Vous sentez-vous coincé par les activités routinières quotidiennes ?" "Trouvez-vous que vous manquez de temps à consacrer à votre famille ou à vos amis ?" "Vous considérez-vous comme étant un bourreau de travail ?"


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