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Imprimé du site web de l'Institut Vanier de la famille www.ivfamille.ca. Droits d'auteur 2007. Portraits des pères Table des matièes
Un petit avertissement aux lecteurs : Le regard que nous portons sur les pères est influencé de multiples façons. Il est différent selon la période historique étudiée ainsi que selon les contextes culturels et sociaux dans lesquels les pères exercent leur rôle parental. Je n'échappe pas à ces biais en ayant mené, au cours des quinze dernières années, des études visant à mieux connaître les pères québécois et à évaluer des programmes d'intervention qui leur étaient destinés. L'analyse que je propose ainsi que les exemples décrits seront donc inévitablement teintés par ma lecture d'une certaine réalité québécoise. Les pères vous êtes à l'honneur ! On entend enfin parler de vous. Certains vont même jusqu'à dire que l'on parle trop de vous par les temps qui courent ! Que ce soit dans les films, les séries télévisées, les documentaires ou les réclames publicitaires, on ne peut que constater la diversité des images positives de pères qui y est véhiculée. Pensons à la toute dernière publicité de Bell Canada qui est diffusée au Québec (et je l'espère sur l'ensemble du réseau de télévision canadien). Dans cette publicité, un papa berce son jeune enfant en lui racontant une histoire avant d'aller au lit. L'histoire racontée n'est autre que la lecture animée des renseignements détaillés de la facture de téléphone. Une idée publicitaire qui rejoint la réalité quotidienne d'être parent, le plaisir partagé entre un enfant et son père, une préoccupation traditionnelle des pères aux aspects économiques et un regard sur ce nouveau partage des tâches familiales entre le père et la mère. Ce nouveau partage reflète l'engagement accru des pères auprès de leur enfant que l'on observe au cours des vingt dernières années. Est-ce vrai que l'on parle trop des pères ? Je ne crois pas. C'est un domaine d'études fascinant qui, à l'heure actuelle, se caractérise par beaucoup plus de questions qu'il ne fournit de réponses. Contrairement à la croyance populaire, il existe actuellement de nombreux ouvrages et études portant sur les pères. On ne peut plus considérer, comme le mentionnait Lamb en 1975, que le père est « le parent oublié » de la communauté scientifique. C'est justement grâce à ces nombreux travaux qu'il est désormais possible d'en faire une analyse critique et de tracer un bilan de ce qui est connu ou de ce qui l'est moins. Il est également possible d'identifier les différents éléments d'ordres pratique, conceptuel, théorique ou méthodologique qui doivent être considérés dans l'interprétation et la synthèse des principaux résultats obtenus. C'est ce que nous tenterons de faire ressortir dans cet article. Ainsi, sous une apparente simplicité se cache une réalité beaucoup plus complexe de ce qu'est la paternité. Il y a donc lieu d'en parler encore … et encore ! Il faut en parler puisque c'est une thématique qui laisse rarement indifférent et qui nous interpelle à titre de mère/père, de conjointe/conjointe et d'homme/femme. Lorsque nous discutons des qualités d'un bon père, cela nous renvoie inévitablement à notre façon de définir ce qu'est une bonne mère. De même, les différents rôles sociaux que nous assumons ne sont pas indépendants les uns des autres; ils sont inter-reliés. Ainsi, la façon dont je me vois comme homme ou comme femme (rôles sexuels : féminité, masculinité) influence la manière dont je me perçois comme mère ou comme père. L'enchevêtrement des rôles sociaux, les distinctions ou les iniquités entre les hommes et les femmes peuvent facilement heurter certains individus ou entraîner de mauvaises interprétations quant aux messages qui sont véhiculés que ce soit par les médias, la communauté scientifique ou les environnements qui offrent des services aux jeunes familles. Parler des pères, c'est une façon de s'ouvrir aux points de vue adoptés par différentes personnes quant à la diversité des dimensions de la paternité. Cet esprit d'ouverture contribue également à nuancer certains messages qui sont véhiculés au sujet des pères (ou des mères). Et ces messages sont nombreux ! Dans le cadre de mes travaux de recherche, j'ai été amenée à rencontrer plusieurs parents (mères et pères) provenant de différents milieux socio-économiques ainsi que des professionnels qui travaillaient auprès des jeunes familles. Leur discours est éloquent sur les préoccupations que suscite cet engouement à l'égard des questions paternelles. L'encadré qui suit décrit certaines de ces préoccupations. Avez-vous déjà entendu : « Dans le contexte économique actuel, vouloir offrir plus de services aux pères ça veut dire qu'on devra réduire ceux offerts aux mères. » (Intervenante, CLSC) « C'est vrai que les pères sont importants et maintenant je fais attention lorsque je téléphone à la maison pour un problème quelconque avec l'enfant pour ne pas demander à parler à la mère. Mais bien souvent c'est le père lui-même qui me dit : Attendez je vais vous passer mon épouse. » (Psychologue scolaire) « À la maison, je faisais tout. Depuis que nous sommes divorcés, j'apprends qu'il fait le lavage, la cuisine et lorsqu'il a les enfants il leur lit une histoire, donne le bain, etc. Pourquoi ne faisait-il pas ça lorsque nous étions ensemble. Ce n'est pas faute de lui avoir dit. » (Entrevue auprès d'une mère divorcée) « Je veux bien essayer de faire ma part et qu'on se partage ce qu'il y a à faire. Mais ce n'était jamais correct. Ce n'était pas tout de le faire, il fallait que je le fasse comme elle le voulait. Finalement, j'ai démissionné. » (Entrevue parents - rencontre d'un père ayant un garçon de quatre ans) « On n'arrête pas de nous dire que les pères d'aujourd'hui sont plus engagés que ne l'étaient les pères de la génération précédente. OK, mais peut-on s'entendre sur le fait que les mères bien souvent continuent à faire la plupart des tâches reliées aux soins et à l'éducation de l'enfant. » (Chercheure universitaire) Il y a donc lieu d'en parler encore … et encore ! 1.1 Quelques statistiques canadiennes Rien de mieux que quelques chiffres pour tenter d'y voir clair ! Malgré la simplicité de la question, il est difficile d'extraire des enquêtes menées au niveau national les pourcentages permettant de bien cerner la réalité canadienne des pères. Pour ce faire, il s'agit bien souvent de combiner les différentes statistiques obtenues. Pour l'année 1996, en se basant sur les données présentées dans le « Profil des familles canadiennes II » [3] publiées par l'Institut Vanier de la Famille, il est possible d'estimer à 4 162 855 le nombre de pères canadiens. Ce chiffre est obtenu en additionnant le nombre de familles époux-épouses (3 970 580) à celui des familles monoparentales où le père est seul (192 275). Le lecteur pourrait être intéressé également à connaître le nombre d'enfants qui vivent avec leur père. En 1996, 9 700 000 enfants canadiens de moins de 25 ans vivaient avec leur famille. De ce chiffre : 74,3% vivent dans des familles comptant un couple marié (7 207 100 enfants) ; 8,4 % vivent dans des familles comptant un couple en union libre (814 800 enfants); et 2,7% vivent dans des familles monoparentales où le parent est de genre masculin (261 900 enfants). En additionnant ces chiffres, on obtient un total de 8 283 000 enfants qui vivent avec un père. Il est ainsi possible de dire qu'au Canada quatre millions de pères s'occupent de huit millions d'enfants. Ce qui, en soi, n'est pas banal ! Un des recoupements fréquemment effectués sur le plan statistique concerne la structure familiale et les conditions de vie socioéconomiques de ces familles. A cet effet, en 1997 on dénombrait plus de 1,4 millions d'enfants canadiens vivant dans la pauvreté[4] (près de 1 enfant sur 5). Si l'on prend en compte la structure familiale, on observe que les taux de pauvreté sont beaucoup plus élevés chez les familles monoparentales avec enfants de moins de 18 ans que parmi les familles biparentales et ce, plus spécifiquement s'il s'agit de mères seules (56%) comparativement aux pères seuls (24%)[5]. Ces données permettent de tracer un premier portrait de la paternité. On notera toutefois que certains aspects sont beaucoup moins documentés. A titre d'exemples, pensons à la réalité vécue par différents sous-groupes de pères dont certains se retrouvent fort possiblement parmi les 945 235 familles recensées où la mère est seule avec les enfants (pères incarcérés, pères gais, pères adolescents, etc.). Il faut préciser que la majorité des données provenant de recensements ont été colligées auprès des mères. Il est ainsi possible que les mères de ces sous-groupes de pères préfèrent ne pas les identifier à titre de père de l'enfant. Peu de données sont actuellement disponibles sur les situations d'unions libres où la paternité n'est pas établie (reconnaissance légale de la paternité). Ces données apparaissent d'autant plus pertinentes dans le contexte d'un accroissement observé au cours des dernières années de ce type de famille (union libre). Notons également l'augmentation entre 1971 et 1996 du nombre de familles monoparentales où la mère vit seule avec les enfants sans avoir été mariée (6 à 24%). En terminant, précisons que ces statistiques représentent un portrait statique la paternité qui reflète une situation à un moment précis. Il pourrait être pertinent d'aborder de façon plus dynamique le cheminement individuel et les trajectoires parentales des hommes et des femmes (Desrosiers, Juby, & Le Bourdais, 1997). Nous aborderons cette perspective un peu loin. 1.2 Au-delà des statistiques ! Les statistiques présentées précédemment témoignent de l'intérêt de bien circonscrire la personne concernée. Qui considère-t-on comme le père d'un enfant ? Il semble qu'avec les années, tout devient plus complexe ! Le témoignage d'une enseignante illustre bien cette complexité croissante. « On nous avait invité, dans le cadre d'une activité visant la sensibilisation à l'engagement paternel, à demander aux enfants de dessiner ce qu'il aimait faire avec leur père. Ce qui m'a surpris ce sont les réactions que cette activité a suscitées. Pour commencer, il fallait répondre aux questions des enfants : Oui, mais quel père ? Mon vrai père ou mon nouveau père ? Moi, je n'en ai pas de père (ou je ne l'ai jamais vu !). Par la suite, il y a eu les commentaires de parents : J'ai vu le dessin de mon fils mais ce n'est pas vrai, il n'a jamais joué au hockey avec son père, il ne le voit pas. J'ai réalisé que finalement, ce n'était pas si simple que ça. » (Enseignante, Entrevue réalisée dans le cadre de l'évaluation d'impacts de ProsPère : une initiative communautaire visant à favoriser l'engagement paternel) Vouloir tracer un portrait des pères d'aujourd'hui nécessite en tout premier lieu de bien identifier la personne concernée. Durant de nombreuses années, la paternité a été définie en regard du lien biologique unissant un enfant à un adulte masculin. Comparativement à la mère où le doute n'est pas permis, l'assurance du lien biologique du père avec l'enfant à naître était en grande partie reconnue par la stabilité des unions qui se traduisait par l'institution sociale du mariage, liant ainsi conjugalité et parentalité. La centration accordée au lien biologique pour définir la paternité est beaucoup plus difficile à maintenir dans le contexte des familles de l'an 2000. Premièrement, la stabilité des unions est plus fragile telle qu'en témoigne les statistiques récentes sur les taux de divorce et de séparation. Selon ces statistiques, près du tiers des mariages se terminent par un divorce (Statistiques Canada, 1995). Prenant en compte les unions de fait ce pourcentage augmente à près de 50%. Le constat de l'échec conjugal n'élimine pas pour autant les responsabilités parentales : « l'enfant ne divorce jamais de ses parents. » Cette situation a eu pour effet de plutôt dissocier la composante conjugale de la composante parentale. Elle entraîne également une diversification des trajectoires parentales. Bien que de façon générale, la majorité des hommes sont entrés dans l'aventure paternelle avec une conjointe n'ayant pas d'enfant (huit hommes sur dix au Québec), ce portrait a tendance à changer chez les générations d'hommes moins âgés où il est plus fréquent de commencer sa paternité en beau-père d'enfants de la conjointe (Desrosiers, Juby, & LeBourdais, 1997). Il devient ainsi intéressant de regarder la paternité d'une façon plus dynamique, ce que certains auteurs qualifient de mouvance de la paternité. Au cours de sa vie, un homme pourra être père d'enfants qui ne vivent plus avec lui, tout en étant le beau-père des enfants d'une nouvelle conjointe pour ensuite devenir à nouveau papa. Au-delà du fait que les pères connaissent successivement ou simultanément différents statuts paternels, il faut souligner la contribution des avancées sur le plan médical qui ont modifié l'établissement même de la paternité. L'accès à une contraception efficace grâce à la pilule anovulante a créé un contexte favorable à une redéfinition plus égalitaire des rôles parentaux. Certains tests permettent aujourd'hui aux hommes de confirmer leur paternité biologique (ADN) ou leur potentiel reproductif (test de fertilité). Des technologies médicales alternatives sont désormais disponibles pour les couples présentant des problèmes d'infertilité (insémination artificielle). L'adoption s'avère également une stratégie légale palliant au problème d'infertilité. On peut toutefois s'interroger sur les impacts de ces progrès aux plans médical et légal sur la paternité. L'histoire vécue du petit Spencer « Un père de trop » illustre bien le débat : Qui doit s'occuper de Spencer ? Ses parents adoptifs qui l'adorent ou son véritable géniteur qui désespère de le reprendre ? (Hollandworth, 2001). Cette histoire relate trois ans de bataille légale acharnée afin de décider à qui sera confiée la garde de l'enfant, le père biologique déclarant que son ex-conjointe ne lui avait jamais demandé la permission de donner son fils en adoption. Les procédures légales sont longues et déchirantes pour chacune des parties impliquées. Pour le bien-être de l'enfant, le père décide finalement de négocier un arrangement avec les parents adoptifs lui allouant un droit de visite mensuel et une reconnaissance officielle par l'ajout au nom de l'enfant du nom de famille du père biologique. La réponse aux questions légales ne met toutefois pas fin aux questions humaines suscitées par ce débat. Interrogé un an après la fin du procès, le père déclare : « J'espère seulement qu'un jour, mon fils saura que je ne l'ai pas abandonné, que je me suis battu de toutes mes forces pour le garder. Aussi heureux soit-il, j'espère qu'il comprendra que, moi aussi, j'aurais été un bon père pour lui. » Il devient désormais évident que le lien biologique ne représente pas en soi tout l'univers de la paternité. Pour être père, il faut plus qu'être géniteur! On passe ainsi d'un fondement biologique de la paternité à un fondement plus social (Saucier, 2001). L'engagement paternel est vu comme un construit social qui se modifie en fonction de l'époque, de la culture et des caractéristiques ou des mœurs d'une société donnée. L'adoption d'une perspective sociale définit davantage la paternité à partir des rôles parentaux exercés par les mères et les pères. Ces rôles diversifiés sont décrits en regard des besoins de l'enfant (besoins physiques, affectifs, cognitifs et sociaux) car on est mère ou père que s'il y a présence d'enfant. Inévitablement, l'adoption d'une perspective plus sociale de la paternité génère des questionnements sur la similitude (interchangeabilité des rôles) ou la distinction (spécificité ou différenciation) entre les rôles maternels et paternels. On pourrait croire que les changements sociaux des vingt dernières années incitent à préconiser un modèle de partage plus égalitaire des rôles entre les parents prenant en compte les possibilités concrètes de mise en pratique de ce modèle. Il semble toutefois que les rôles parentaux ont changé mais beaucoup plus dans le discours qui est véhiculé que dans la réalité de tous les jours. Malgré le fait que les femmes occupent une place importante sur le marché du travail (25% en 1950 comparativement à 60% en 1990), les études qui comparent l'engagement des mères et des pères démontrent qu'elles continuent à assumer les responsabilités premières quant aux activités de soins et d'éducation de l'enfant (Pleck, 1997). Il en est de même en regard des tâches domestiques. En outre, les femmes (55%) sont moins portées que les hommes (89%) à croire que la division des tâches familiales est équitable et juste (Wilkie et al. 1998). Vouloir mieux circonscrire ce que font les pères nécessite bien souvent d'avoir un point de référence. Dans cette section, les caractéristiques des pères seront comparées avec celles des générations antérieures de même qu'avec celles des mères. 2.1 Comparaisons avec les pères de la génération précédente Il est bien admis que les pères d'aujourd'hui sont plus engagés auprès de leurs enfants que ne l'ont été leurs propres pères (Pleck, 1997; Snarey, 1993, 1997). Confinés durant de nombreuses années à passer la majorité de leur temps à l'extérieur du domicile familial, les pères ont assumé le rôle de pourvoyeur en procurant à la famille une certaine sécurité économique. Cette sécurité permettait d'assurer un toit à la famille, de satisfaire les besoins physiques de l'enfant et d'offrir une richesse matérielle relative favorisant des stimulations importantes à un meilleur développement de l'enfant. Par un mouvement assez large du balancier, on est passé du rôle traditionnel de pourvoyeur à celui de père affectueux engagé autant au plan affectif qu'à celui de l'éducation, des soins et des interactions avec l'enfant. La place importante prise par les femmes sur le marché du travail[6], l'augmentation des divorces et la division moins traditionnelle des rôles et des responsabilités familiales par les mères et les pères sont des facteurs qui expliquent cette place plus grande qui est désormais allouée aux pères. Au-delà de ces facteurs, il ne faut pas négliger non plus le désir des hommes eux-mêmes d'être plus près de leur enfant. Les écrits plus récents présentent une définition plus nuancée de l'engagement en faisant ressortir différentes formes d'engagement adoptées selon le contexte, le groupe social et l'expérience (Lamb, 1986; Palkovitz, 1997). Pour Bouchard (2001) « le fait de mettre du pain sur la table est reconnu comme une forme d'engagement chez les pères dont les conditions d'emploi permettent difficilement de s'engager davantage auprès de leurs enfants. D'un autre côté, la disponibilité, l'éducation ou les expériences antérieures de vie permettent à certains pères de s'engager davantage. Pour les pères divorcés, l'engagement pourrait se traduire par le maintien d'une relation occasionnelle affectueuse ». Bref, il n'y aurait donc pas qu'une seule façon de jouer son rôle de père et d'être important aux yeux d'un enfant. Le témoignage suivant illustre le caractère relatif existant entre l'aspect quantitatif de l'engagement paternel et son impact sur l'enfant. « Mon père a toujours été très présent auprès de nous. Je me rappelle de ces dimanches matins où on le retrouvait mes frères et moi dans son lit pour une bataille endiablée qui finissait toujours par des fous-rires. Pendant ce temps, maman nous préparait à chacun notre petit déjeuner préféré. C'était la journée spéciale de la semaine. Lorsque j'y repense aujourd'hui, je réalise qu'en réalité on ne le voyait pratiquement que le dimanche. Il travaillait six jours par semaine et bien souvent il rentrait tard. Pourquoi dans mes souvenirs est-ce que je le vois si présent ? Dans le fond, il ne s'agit pas toujours de la quantité de temps mais bien de la qualité. Les moments que nous avions ensemble étaient des moments de plaisir. De plus, je réalise que ma mère le rendait très présent en parlant fréquemment de lui. » (Intervenante de 40 ans, Formation sur l'engagement paternel : Place allouée par les femmes) 2.2 Comparaisons avec les mères L'engagement accru des pères auprès de leurs enfants a suscité dans les années 1980, l'intérêt des chercheurs à mieux connaître ce parent oublié de la communauté scientifique. Leurs travaux se sont inscrits fréquemment dans une perspective qui visait à comparer les caractéristiques maternelles à celles des pères. Quels sont les principaux résultats obtenus par ces études ? Qu'en est-il des similitudes et des distinctions entre les mères et les pères ? Partir du début signifie revenir à la fameuse notion d'instinct maternel. À ce jeu, il faut reconnaître que les pères partent un peu en arrière, au plan biologique j'entends. Pensons à la grossesse, à l'accouchement, à l'allaitement … qui déjà favorisent l'établissement d'un lien spécifique entre la mère et l'enfant. Les pères vivent ces moments mais d'une manière distincte des mères. Les études menées dans des situations contrôlées (ou le chercheur précise le contexte d'observation : p.ex. donner à boire au bébé, interagir avec lui, etc.) démontrent clairement des compétences similaires entre les mères et les pères et ce, autant sur le plan des activités de soins (Parke & Sawin, 1980), de jeu (Ross & Taylor, 1989) que sur le plan du langage (Phillips & Parke, 1979). Ces travaux ont ainsi permis de reconnaître que les pères sont tout aussi sensibles que les mères aux différents signaux émis par l'enfant. Toutefois, lorsque l'on va observer les comportements parentaux dans le quotidien, soit dans un contexte non contrôlé, on note que cette équivalence des compétences ne se traduit pas par un partage plus équitable des tâches familiales et éducatives puisque les mères continuent d'assumer la responsabilité première de ces tâches (Côté & Chamberland, 1991; Demo & Acock, 1993). Précisons que ces travaux abordent l'engagement du parent de manière plus quantitative (fréquence de temps où le parent est en interaction avec l'enfant)[7]. Au-delà des différences quantitatives de l'engagement, il y a aussi des distinctions observées au plan qualitatif dans la façon de faire les choses et d'interagir avec l'enfant. De façon générale, la revue des études qui ont comparé les mères et les pères font ressortir plus de similitudes que de distinctions entre les comportements parentaux (Pedersen, 1980). Il existe toutefois un consensus sur les principales distinctions obtenues. La première distinction concerne le type d'activités dans lequel est engagé le parent. Proportionnellement au temps où ils sont en interaction avec leur enfant, les mères interagissent davantage dans un contexte de soins avec leurs jeunes enfants alors que les interactions des pères ont lieu dans un contexte de jeu, plus spécifiquement de jeux physiques (Clarke-Stewart, 1978; Dickie, 1987; Lamb, 1996). Les échanges verbaux représentent une seconde catégorie de comportements qui permet de distinguer les mères et les pères (McLaughlin, 1983; Pedersen, Anderson et Cain, 1980; Rogé, 1997). Selon ces études, les mères sont plus répétitives, elles utilisent davantage la forme interrogative (« Qu'est-ce qu'on pourrait bien faire avec ça ? ») et leurs échanges sont orientés vers des explications. Les pères, quant à eux, verbalisent moins, ils sont plus engagés dans l'action et lorsqu'ils utilisent des énoncés verbaux, ils le font davantage sous la forme impérative (« Tu vas prendre les rails et moi je vais monter la gare. »). Au plan du langage, les pères seraient vus comme des partenaires plus exigeants que les mères (Labrell, 1997). Ce degré d'exigence pourrait être expliqué par le fait que les pères, comparativement aux mères qui interagissent plus avec l'enfant, sont moins familiers avec le langage de l'enfant. D'auteurs auteurs insistent plutôt sur le fait qu'en étant plus exigeants, les pères favorisent ainsi l'intégration de l'enfant aux environnements de vie autres que celui de la famille (ex. la garderie) où il sera important que l'enfant puisse bien se faire comprendre (Le Chanu & Marcos, 1994). Une troisième distinction entre les parents concerne la réactivité plus grande des pères aux comportements de dépendance de l'enfant et ceci, plus spécifiquement si l'enfant est un garçon (Dubeau & Moss, 1998; Dubeau, Coutu, & Moss, 2000; Lytton & Romney, 1991; Russell & Russell, 1987). En tout dernier lieu, les pères manifesteraient plus fréquemment que les mères, des comportements non conventionnels qui auraient l'effet de déstabiliser l'enfant (ex. taquineries, moqueries, mettre un bloc sur sa tête, etc.) et ainsi lui permettre de développer ses habiletés d'auto-contrôles (Labrell, 1996, 1997). « Lorsque mon mari prenait Jérôme et qu'il s'amusait à le lancer dans les airs, j'aimais mieux ne pas les regarder. J'entendais le petit rire à gorge déployée et en redemander à son père et j'espérais que le tout ne se termine pas en pleurs. » «Moi, j'essaye de le calmer avant de le mettre au lit en lui donnant son bain, en lui racontant une petite histoire. Mon mari, quant à lui, avec tous ces jeux de tiraillage il me le rend tout énervé. » Ces résultats concernant les similitudes et les distinctions entre les comportements maternels et paternels sont intéressants puisqu'ils permettent, de façon préliminaire, d'élaborer et de conceptualiser différents modèles parentaux qui demanderont à être valider (Dubeau, Coutu, & Moss, 2000; Le Camus, 1995). Ce qui m'apparaît toutefois le plus important de retenir c'est qu'il n'y a pas nécessairement un type d'interaction qui est meilleur qu'un autre. Les deux parents contribuent à fournir des apprentissages différents à l'enfant, optimisant ainsi son développement. Plusieurs chercheurs ont critiqué les études qui visaient à comparer les caractéristiques maternelles et paternelles. Inévitablement lorsqu'il y a comparaison, il y en a toujours un qui se démarque de l'autre ! Il n'était ainsi guère surprenant pour ces chercheurs d'observer que de façon générale, les résultats démontrent une supériorité des mesures maternelles au plan de l'engagement ainsi qu'en regard de différentes caractéristiques de développement ou d'adaptation de l'enfant. Plusieurs hypothèses d'ordre méthodologique sont soulevées par certains auteurs pour expliquer le peu de résultats significatifs obtenus auprès des pères comparativement aux mères. À titre d'exemple, pensons à la critique formulée par Youngblade et ses collaborateurs (1993) sur les instruments de mesures qui sont principalement élaborés et validés auprès des mères. La passation de ces instruments aux pères pourrait ne pas refléter adéquatement la réalité paternelle et ainsi affecter la validité de ces mesures. La méthode d'observation, surtout utilisée dans les études portant sur les premières périodes du développement, soulève également certaines critiques. Les pères seraient plus influencés par le fait d'être observés ou filmés que ne le seraient les mères (DeSalvo & Zurcher, 1984). En tout dernier lieu, les travaux de Yogman (1981, 1982) font ressortir quant à eux, les résultats différentiels obtenus en fonction du choix de la stratégie de décodage des comportements observés (fréquences des comportements - quantitative, contexte dans lesquels sont manifestés ces comportements - qualitative). Selon cet auteur, le comportement de « prendre l'enfant » est tout aussi fréquent pour les deux parents. Toutefois ce comportement se manifeste plus souvent dans un contexte de jeu pour les pères alors que pour les mères, il est observé dans un contexte de soins. Il s'avère donc important de garder en tête ces considérations d'ordre méthodologique dans l'analyse et l'interprétation des résultats obtenus auprès des pères. Pour certains chercheurs, la comparaison des mères et des pères a surtout contribuer à dépeindre les pères de façon négative : le père absent, incompétent, violent, désengagé, etc. (Dienhart, 1998; Hawkins & Dollahite, 1997; Pratt, Danso, Arnold, Norris, & Filyer, 2001). Tout en reconnaissant que ces modèles peu enviables de pères soient présents, ils ne caractérisent pas pour autant l'ensemble des pères. Il est désormais temps selon ces chercheurs de recadrer l'étude de la paternité dans une perspective plus « générative » qui met l'accent sur les forces et la motivation des pères (Haas & Hwang, 1995) à exercer leur rôle parental dans un contexte qui est culturellement ou historiquement distinct de celui des mères (Pruett, 1995). Selon ces auteurs, le fait que durant plusieurs années les études étaient menées exclusivement auprès des mères a eu pour conséquence d'associer les qualités parentales à des caractéristiques féminines telles que la sensibilité, la communication, la manifestation d'affects, etc. La centration sur les forces des pères est importante puisqu'elle permettrait d'identifier plus spécifiquement les qualités paternelles qui s'avèrent positives dans l'éducation des enfants. Palm et Palkovitz (1988) mentionnent entre autres les qualités relatives à la discipline, à l'indépendance, à l'autonomie, au réalisme et au jeu. « Un père n'est pas une seconde mère. Un père ne materne pas, il paterne. » « Même si je fais les mêmes choses que ma femme avec Mickaël, je ne les fais pas de la même façon. De toute manière, je ne le pourrais pas, elle, elle est parfaite et moi non! » Il existe différentes méthodes permettant aux chercheurs de mieux connaître les pères. A ce titre, les résultats présentés dans la section précédente provenaient d'études ayant comparé les mères et les pères ou les pères de différentes générations. On retrouve également dans la littérature portant sur la paternité, un autre courant d'études comparatives qui celui-ci se centre sur la comparaison de différents groupes de père. Ces études démontrent une variation de l'engagement paternel en fonction de différentes caractéristiques du père, de la mère ou de l'enfant. Ces études ont surtout contribuer à l'identification des déterminants de l'engagement paternel : Qu'est-ce qui amènent les pères de certaines familles à être plus engagés que d'autres ? De nombreuses études ont permis de mieux identifier les déterminants de l'engagement paternel (voir les revues rédigées par Pleck, 1997; Turcotte, Dubeau, Bolté, & Paquette, 2001 ; Woodworth, Belsky, & Crnic, 1996). On s'entend généralement pour reconnaître que l'engagement paternel est le résultat d'une interaction entre plusieurs facteurs qui relèvent à la fois des caractéristiques individuelles du père, de la conjointe et de l'enfant ainsi que de celles des contextes familial, social et culturel. De façon plus spécifique, les résultats se rapportant aux caractéristiques individuelles indiquent que les hommes sont d'autant plus engagés auprès de leurs enfants qu'ils valorisent le rôle paternel (Levant, Slattery, & Loiselle, 1987), qu'ils lui attribuent une place importante dans la construction de leur identité (LaRossa, 1997; Palkovitz, 1984) et qu'ils se sentent compétents comme parents (Russell, 1982). À l'opposé, un des obstacles possibles à l'engagement paternel concerne la manière dont ils ont été socialisés étant garçons. Les activités de « prendre soins » et « de donner de l'affection » font encore aujourd'hui plus partie de l'univers féminin et sont plutôt incompatibles avec les modèles de virilité et de masculinité qui ont la « cote ». Sur le plan des caractéristiques familiales, les hommes seraient plus engagés auprès de leur enfant lorsque leur relation conjugale est harmonieuse, stable ou satisfaisante (Snarey, 1993) et qu'ils se sentent encouragés par leur conjointe à prendre une part plus active aux soins et à l'éducation des enfants (Cowan & Cowan, 1987; Simons, Whitbec, Conger, & Melby, 1990). La place que le père prendra auprès de son enfant serait en grande partie déterminée par la place allouée par la mère. Il ne s'agit donc pas essentiellement que les pères souhaitent être près de leur enfant, il faut également que leur conjointe leur laisse la place afin de développer cette relation privilégiée. Plusieurs chercheurs se sont intéressés à ce phénomène qualifié de « gatekeeping » [8] des mères (De Luccie, 1995; Pleck, 1983). Le milieu de travail des hommes est également un facteur important de l'engagement paternel (Dulac, 1998; Hass, 1990; Marsiglio, 1991). Plusieurs dispositions prévues aux conventions collectives permettent désormais de mieux concilier le travail et la famille. Les hommes utilisent toutefois peu ces dispositions. A titre d'exemple, uniquement 4,2% des hommes se sont prévalus du congé parental avec prestation institué au Québec en 1990 (Moisan, 1995, 1997). La proportion a diminué à 2,5% chez les utilisateurs qui ont pris l'ensemble des 10 semaines alors prévues par le programme. Plusieurs obstacles liés au travail sont identifiés tels : les pertes économiques importantes, les craintes quant à leur cheminement professionnel et à une promotion éventuelle, la culpabilité envers les collègues qui auront à assumer les tâches, etc. Finalement, les caractéristiques associées aux environnements de services offerts aux jeunes familles seraient aussi des facteurs déterminants de l'engagement des pères (Levine, 1993; Palm & Palkovitz, 1988). A cet effet, pensons aux horaires des services qui permettent difficilement aux pères travailleurs de se rendre aux cliniques de vaccination de l'enfant. Le type d'activités mises en place pourrait également moins rejoindre la clientèle masculine. Plusieurs programmes prennent la forme de groupes de discussion ou de groupes d'éducation semblables à ceux offerts aux mères (ex. : rencontres prénatales, programmes d'habiletés parentales, etc.)[9]. Pour certains pères, ces programmes de type éducatif peuvent les aider à accroître leur sentiment de compétence parentale. Le faible taux de participation et de persistance des pères dans ces programmes suggèrent toutefois que cette forme d'intervention ne répond peut-être pas aux besoins de la majorité (Dubeau, Turcotte & Coutu, 1999). En tout dernier lieu, les pères pourraient se sentir moins à l'aise dans un environnement de services composé essentiellement d'un personnel féminin. Cette brève revue des déterminants de l'engagement des pères démontre la pluralité des facteurs susceptibles d'influencer les conduites paternelles. Elle suggère ainsi des avenues intéressantes aux intervenants ou aux décideurs de services pour favoriser l'engagement paternel. Elle met surtout l'accent sur le caractère quantitatif de l'engagement paternel où la règle « plus c'est mieux » semble prévaloir. Mais est-ce vraiment ce qui est souhaitable et pour qui ? Une seconde question qui concerne plus spécifiquement le domaine de l'intervention auprès des familles serait : Quel est le type d'engagement paternel que l'on souhaite encourager ? 4. Être père c'est important pour qui ? Les constats d'une augmentation de l'engagement paternel et de la diversité de ces formes d'engagement tirent leur signification que s'ils sont associés à des impacts positifs. Plus spécifiquement, qu'est-ce que ça change dans la vie des différents membres de la famille que le père soit plus engagé ? Est-ce que ça peut faire la différence ? Lorsque l'on consulte les études réalisées en ce domaine il faut être prudent quant à l'analyse de ces impacts qui peuvent être attribuables aux interactions directes du père avec son enfant (influence directe) ou reliée aux caractéristiques paternelles qui influencent la qualité des interactions mère-enfant (influence indirecte). À titre d'exemple, le soutien conjugal ou économique offert par un père qui interagirait de façon minimale avec son enfant peut avoir un impact positif en permettant à la mère d'être moins préoccupée, moins stressée et ainsi être plus disponible à son enfant. Même si les pères considèrent qu'à court terme il y a un coût à payer, ils perçoivent généralement de façon positive leur engagement parental. Ce coût concerne leur carrière professionnelle (sentiment de manquer de temps, stress). Ces effets sont surtout observés dans les familles où les deux parents travaillent (Baruch & Barnett, 1986; Jump & Haas, 1987). Plusieurs études démontrent les effets positifs de l'engagement paternel sur différents développements de l'enfant ainsi que sur son adaptation scolaire et sociale. Au plan de l'identité sexuelle, les enfants ayant un père engagé adoptent des attitudes sexuelles moins stéréotypées (Lamb, Pleck, & Levine, 1985; voir aussi Baruch et Barnett, 1986). Ces enfants démontrent également des compétences cognitives ou intellectuelles supérieures à celles des enfants dont le père est peu engagé (Nugent, 1991; Radin, 1994). Ces compétences se traduisent par une meilleure adaptation scolaire (Harris, Furstenberg, & Marmer, 1998)[10]. L'engagement paternel serait également associé à la compétence sociale des enfants et à un meilleur ajustement psychologique (voir les revues réalisées par Biller et Solomon, 1986; Phares, 1999). Il pourrait également prévenir les mauvais traitements, soit directement par l'établissement d'une relation d'attachement précoce ou indirectement, par le biais du soutien offert aux mères qui, en retour présentent moins de risques de mauvais traitements (Egeland, Jacobitz et Sroufe, 1988; Quinton, Rutter et Liddle, 1984). Ces résultats témoignent de l'importance d'un engagement positif des pères pour l'enfant. Il faut toutefois faire attention à ne pas attribuer aux seuls pères les acquis de l'enfant. Mais dans l'ensemble, la prise en compte des mesures paternelles, au-delà des mesures maternelles contribue à mieux expliquer les comportements adoptés par l'enfant. Abordé sous un autre angle, il est possible d'estimer l'impact exercé par le père en étudiant de façon paradoxale les familles où les pères sont absents. Cette absence peut-être attribuable à différentes causes : décès, rupture d'union ou éloignement dû aux caractéristiques d'emploi du père (ex. militaires, marins, etc.). De façon générale, les effets sont moins marqués lorsque l'absence est due au décès (Santrock, 1972) ou aux caractéristiques d'emploi du père (Hiew, 1992). Dans le contexte de rupture d'union, les conséquences sur l'adaptation sociale de l'enfant sont toutefois plus négatives mais varient en fonction de différentes variables dont l'âge de l'enfant au moment de la séparation, le genre de l'enfant, la présence de conflits ouverts entre les conjoints, la situation économique des ex-conjoints ainsi que les modalités de garde (Hetherington, 1993). Précisons, en tout premier lieu, la perception souvent exagérée des effets délétères de la séparation sur l'adaptation de l'enfant. Selon Cyr (1998), la grande majorité des enfants (70% à 80%) ne présente pas de difficultés sévères et persistantes suite à la séparation ou au divorce de leurs parents. Il faut toutefois reconnaître que de 20 à 30% des enfants s'en tirent moins bien. Plus spécifiquement, le divorce ou la séparation comporte plus de risques lorsque l'enfant est en bas jeune puisque les jeunes enfants sont plus dépendants de leurs parents et moins protégés par les réseaux de soutien extrafamiliaux offerts par les professeurs et les amis. Leurs acquis au plan du développement étant limités, les jeunes enfants disposent ainsi de moins d'habilités pour surmonter cette épreuve. Les habiletés cognitives développées par les enfants plus âgés leur permettent de faire une attribution plus réaliste de la responsabilité des conflits (Allison & Furstenberg, 1989). Les garçons, comparativement aux filles, sont affectés plus fortement par la séparation des parents. Ils manifestent plus de problèmes de comportement dans les milieux de garde et scolaire (Guidubaldi et Perry, 1984, 1985) ainsi que des difficultés académiques. Les adolescents de familles désunies manifestent, quant à eux, plus de comportements agressifs et de consommation de drogue (Peck, 1989). Il ne faut pour autant en conclure que les filles/adolescentes ne soient pas touchées par la séparation ou le divorce des parents. Selon Hetherington (1993), les adolescentes dont le père est absent éprouvent plus de difficultés dans leurs relations hétérosexuelles. Elles recherchent plus l'attention des adultes masculins, le contact avec des pairs masculins et consacrent plus de temps à des activités reconnues comme masculines. L'importance des conflits préexistants entre les parents est une variable clé à considérer, principalement si l'enfant est témoin de ces conflits. Pour certains chercheurs, ce ne serait pas le divorce en soi qui serait responsable des difficultés d'adaptation de l'enfant mais bien la détérioration du climat conjugal qui amène les parents à être moins disponibles pour répondre de façon adéquate aux besoins de l'enfant (Shaw, Emery et Tuer, 1993). Cette variable est importante également puisque le degré de conflits dans la relation conjugale est associé au maintien des contacts avec l'enfant suite à la séparation (Kurdek, 1986). Or, les contacts fréquents et prévisibles avec le père favorisent une meilleure adaptation de l'enfant, à l'exception des situations où le père est extrêmement immature ou mésadapté (Wallerstein & Kelly, 1980). En résumé, il faut être prudent quant aux résultats des études portant sur le divorce ou la séparation puisque selon Lamb (1995), ce ne serait pas l'absence d'un modèle masculin en tant que tel qui expliquerait les effets négatifs sur l'adaptation scolaire ou sociale de l'enfant. Il s'agirait davantage du fait qu'une ou plusieurs facettes du rôle paternel (fonctions économique, sociale et émotive) ne soit(ent) pas adéquatement assumée(s). Lorsque les revenus et que la qualité de la relation parent-enfant sont comparables, les enfants élevés par un seul parent se développent tout aussi bien que ceux élevés dans des familles biparentales (Dawson, 1991; Entwhisle & Alexander, 1996). Ces généralisations valent autant pour la situation de monoparentalité des pères que pour celle des mères. Il s'agit avant tout de vérifier si la garde des enfants vient d'un choix voulu du parent et si le milieu lui apporte du soutien. Selon Stassen-Berger (2002), « un père qui était engagé activement auprès de ses enfants avant la séparation et qui désire avoir la garde aura peut-être plus de chance de devenir un bon parent que bien des femmes qui ont obtenu la garde parce que telle est la coutume ou parce que leur ex-conjoint s'est désisté, d'autant plus que le soutien du milieu est souvent plus marqué à l'égard des pères monoparentaux qu'à celui des mères monoparentales. » Le père n'exerce pas seulement une influence directe sur les enfants : son comportement affecte également celui de la mère, au même tire que l'attitude de la mère influe sur celle du père et sur son degré d'intérêt à être présent pour sa famille (Belsky, 1981; Lewis, Feiring et Weinraub, 1981)[11]. La famille a subi plusieurs transformations au cours des dernières années : les mères occupent une place plus importante sur le marché du travail, elles bénéficient moins du soutien de leur famille d'origine. Elles ont donc besoin plus que jamais du soutien apporté par leur conjoint (Father Involvement Initiative - Ontario Network, 2001). Or dans la réalité, il ne suffit pas uniquement de vouloir, il s'agit ici de partager un territoire commun et cela ne se fait pas sans heurts. Pour certains, le co-parentage (i.e. le partage des tâches parentales avec un autre adulte) signifie que les parents assument une part égale de présence, de disponibilité et de soins aux enfants. Pour d'autres, cela signifie d'assumer une tâche exactement comme l'autre l'aurait réalisée. Or, il s'agit plutôt de former une équipe qui offrira une meilleure assurance pour satisfaire l'ensemble des besoins des enfants. Certains couples réussissent (Dienhart & Daly, 1997) mais la partie n'est pas gagnée d'avance ! Dans leur étude menée auprès de mères qui cumulent les doubles fonctions de travailleuse et de mère de famille, Descarries et ses collaborateurs (1995) notent que 45% de ces mères se disent indécises ou en désaccord avec le fait que leur conjoint assume davantage de responsabilités auprès de l'enfant. Bien que plusieurs travaux démontrent les impacts positifs de l'engagement paternel sur les relations de l'enfant avec ses pairs, très peu se sont intéressées aux relations existant entre les frères et sœurs. Les résultats de Volling (1992) nous apparaissent toutefois intéressants à mentionner. Selon cette auteure, les comportements paternels concernant la qualité des soins dispensés et l'expression affective permettent de prédire les comportements prosociaux et de coopération entre les membres de la fratrie. Cet auteur souligne également que plus les pères manifestent des comportements affectifs qui se distinguent envers chacun des enfants, moins la relation entre les membres de la fratrie est positive. Ce résultat n'est pas observé pour les mesures maternelles. Ainsi, il semble que les enfants s'attendent à une certaine variation des comportements de la mère, alors que cette même variation serait perçue négativement pour les comportements du père. Ce résultat surprenant est difficile à interpréter et il demande à être confirmé dans le cadre d'études ultérieures. Il est cependant possible que la nature et le contexte distincts qui caractérisent les interactions mère-enfant et père-enfant puissent en partie expliquer les attentes différentes de l'enfant à l'égard de chacun de ces parents. Les mères interagissant plus fréquemment au quotidien avec l'enfant et plus spécifiquement dans un contexte de soins (soins qui varient selon l'âge de l'enfant), les enfants seraient donc exposés à une plus grande variation des comportements maternels. Les interactions père-enfant sont moins fréquentes au quotidien et se déroulent davantage dans un contexte de jeu et plus spécifiquement, de jeux physiques. Dans ce contexte privilégié, les comportements différents du père à l'égard de chacun des enfants pourraient créer de la jalousie, rendant ainsi les relations moins harmonieuses entre les membres de la fratrie. 5. Des pères que l'on connaît peu ! Au fur et à mesure où j'avance dans la rédaction de cet article, je réalise la difficulté d'apporter toutes les nuances ou les précisions qui devraient figurer dans ce texte. Il m'apparaît toutefois essentiel de prendre quelques lignes pour clairement préciser qu'on ne peut parler des pères comme un tout. Il est vrai que les principaux résultats des études qui ont été présentés ont été obtenus auprès de pères de familles bi-parentales, de race blanche et dont le statut socio-économique est moyen (sinon favorisé). Il existe toutefois une bien plus grande variation dans les réalités vécues par les pères. On commence à mieux connaître les réalités des pères divorcés/séparés (ayant ou non la garde de l'enfant) et des beaux-pères (Hetherington & Henderson, 1997). Il faut reconnaître que l'on dispose de peu de renseignements sur les pères de familles moins traditionnelles tels les pères-adolescents, immigrants, gais ou incarcérés. Les caractéristiques particulières de ces pères font en sorte qu'ils ont des besoins spécifiques qu'il faudrait documenter davantage. Que savons-nous sur ces pères ? Pères adolescents : Être parent à l'adolescence ne fait pas partie de la trajectoire habituelle de développement de l'individu. Cet événement souvent non-désiré crée un contexte bien particulier à l'exercice de la parentalité. Parmi les principaux enjeux, on note : la reconnaissance légale de la paternité par la mère au moment de la naissance de l'enfant, les tensions élevées au plan conjugal, les conflits plus nombreux avec la belle famille du père adolescent et les conditions précaires au plan économique (Marsiglio & Cohan, 1997). Dans une étude menée auprès de mères adolescentes, Rains, Davis et McKinnon (1998) comparent les perceptions des intervenants et des mères quant à la reconnaissance de la paternité et de ses responsabilités principalement au plan économique. Les résultats démontrent une perception différente des mères qui expriment certaines résistances à favoriser l'engagement des pères-adolescents en justifiant qu'elles souhaitent davantage accroître leur autonomie. Ces résultats sont importants en regard des interventions à élaborer auprès de cette clientèle. Pères immigrants : On assiste depuis les dernières années à une augmentation du taux d'immigration au Canada. Dans ce contexte, on ne peut qu'encourager une meilleure connaissance de l'influence des différents modèles culturels sur l'exercice de la paternité chez les hommes en situation d'immigration. Selon Steinberg et ses collaborateurs (2000), les pères canadiens sont plus engagés au cours des périodes prénatale, périnatale et post-natale que les pères japonais (résidant au Canada et au Japon). Dyke et Saucier (2000) ont quant à eux comparé les pères provenant de cultures haïtienne, vietnamienne et québécoise. Selon ces auteurs, il s'avère important de bien distinguer les difficultés qui relèvent de leur adaptation à la parentalité de celles qui sont associées à leur adaptation au nouveau contexte socioculturel (aussi appelé « acculturation »). Pères gais : Les concepts d'hétérosexualité et de parentalité sont tellement liés et ancrés dans notre histoire culturelle qu'il semble impossible d'envisager la paternité chez des hommes gais (Patterson, 2000; Patterson & Chan, 1997; Miller, 1979). Selon Leroy-Forgeot, (1999), 50% des personnes homosexuelles vivent en couple. De ces personnes, 10%[12] ont des enfants et 40 à 50% expriment le désir d'être parent. Plusieurs questions sont soulevées par cette thématique de la paternité : Qui sont les pères gais et comment deviennent-ils parents ? Quels types de parents et quels rôles parentaux assument-ils ? Quels sont les impacts sur le développement de l'enfant ? Malgré le peu de données disponibles sur les pères gais, il semblerait qu'il existe peu de distinctions entre les attitudes et les comportements de ces pères comparativement à ceux de pères hétérosexuels divorcés (Bigner & Jacobsen, 1989). De plus, les enfants de parents homosexuels ne semblent pas plus à risque quant à leur identité sexuelle et leur adaptation sociale (Susset & Boulanger, 1995). Malgré les nombreuses données présentées abordant différents aspects de la paternité, si je voulais vous dire l'essentiel à retenir, il se résumerait dans ces trois affirmations : 1- Père « important » Un père c'est important et ça fait la différence. Devenir père est une étape importante de la vie adulte. Comme toute période de transition c'est un moment où l'individu est particulièrement sensible dû au bilan qu'il dresse de ses expériences antérieures. C'est une période charnière qui peut apporter une remise en question des comportements adoptés jusqu'à ce jour. Les résultats d'une étude qualitative menée auprès de pères vivant une situation d'extrême pauvreté démontrent bien l'importance que revêt la paternité pour eux. Pour ces hommes, être un « bon père » c'est peut-être ce qui leur permettra finalement de s'insérer dans la société en menant une vie d'honnêtes citoyens et de travailleurs (Ouellet et Goulet, 1998). Les milieux d'intervention qui offrent des services aux jeunes familles incitent à utiliser davantage ces moments de transition au plan de l'intervention. Être père c'est donc une expérience unique et importante pour le père lui-même. L'enfant y gagne également, comme en témoignent les résultats des études décrits précédemment. La présence d'un père pour l'enfant ajoute de nouveaux contextes d'apprentissage parce qu'interagir à trois c'est différent qu'à deux et parce que bien souvent, de par leurs caractéristiques différentes, les mères et les pères n'interagissent pas de la même façon avec l'enfant. Les besoins d'un enfant sont grands et s'il est nécessaire d'être deux pour créer la vie, je crois que l'on n'est pas trop de deux pour répondre à ces besoins. Dans le contexte d'une division plus traditionnelle des rôles et des responsabilités, les soutiens économique et conjugal fournis par le père sont un atout pour les mères qui peuvent bénéficier d'interactions plus harmonieuses avec leur enfant prenant en compte leur plus grande disponibilité. Le fait que certains pères soient plus engagés auprès de leur enfant peut créer une opportunité intéressante pour développer une alliance conjugale leur permettant d'aborder à deux les différents défis éducatifs. Père « à sa manière » A ce jour, les études menées auprès des pères ont surtout fait ressortir la diversité de l'engagement paternel. Au-delà du fait que certains pères soient plus engagés que d'autres (engagement quantitatif), ils ne sont pas nécessairement engagés dans le même type d'activités ou il ne le font pas de la même façon (engagement qualitatif). Les caractéristiques individuelles, familiales, sociales et culturelles expliquent ces différences. De façon générale, les résultats des études ne permettent pas d'identifier un type d'engagement paternel qui soit meilleur qu'un autre (considérant ici un engagement positif du père). Père « pas-à pas » Devenir père c'est une aventure qui se vit au jour le jour. On ne naît pas parent et on ne devient pas compétent du jour au lendemain. Les règles d'apprentissage s'applique au domaine parental tout comme il en va des autres types d'apprentissage. Plus on commence tôt, plus la tâche est facile. Décoder les signaux d'un bébé de six mois est généralement plus simple que de comprendre les réactions de notre adolescent que l'on a peu connu. De plus, il est reconnu que l'engagement précoce des pères est le meilleur prédicteur de son engagement ultérieur auprès de l'enfant (Belsky & Volling, 1987). La participation des pères aux cours prénatals et à l'accouchement représente un changement bénéfique qui favorisent cet engagement précoce. Comme tout apprentissage, il faut accepter d'essayer, de se donner droit à l'erreur et d'être fier du bon moment que l'on vient de vivre. Il ne faut toutefois pas oublier que le père, comparativement à la mère, se retrouvent moins souvent en contexte d'interaction dyadique (i.e. seul avec l'enfant). En outre, il est toujours plus difficile de développer ses compétences lorsque l'on se sent observé ! En terminant, des petits trésors à découvrir : projets, initiatives et programmes d'intervention sur la paternité Contrairement, à la croyance populaire, il existe de plus en plus de services, d'activités ou d'associations qui visent à mieux soutenir la paternité dans ses différentes facettes. Sur le terrain des pères. Projets de soutien et de valorisation du rôle paternel. Getting men involved : Strategies for early childhood programs ProsPère : Un projet québécois d'intervention communautaire visant à favoriser l'engagement paternel.
Father Involvement Initiative - Ontario Network (FIION) Sites web : Le site de Dads Canada se veut une porte d'entrée permettant d'identifier les personnes (chercheurs, intervenants), les organismes et les institutions intéressés à la promouvoir la paternité au Canada. Ces renseignements sont regroupés selon les différentes provinces canadiennes. Un père actif : Guide pour le nouveau père / Hands-On Dad Être père : la belle aventure ! (Pour hommes d'abord …) Involved fathers : A guide for today's dad 1 Département de psychoéducation et de psychologie, C.P. 1250, succ. B, Hull, Québec, J8X 3X7 (diane_dubeau@uqah.uquebec.ca) Allison, P. D. & Furstenberg, F. F. (1989). How marital dissolution affects children : variation by age and sex. Developmental Psychology, 25, 540-549. Arama, D. (1997). Promotion du rôle des pères : inventaire des ressources et projets d'intervention spécifiques à la paternité au Québec. Rapport de recherche présenté à la Direction de la Santé et du Bien-être. 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